Collaboration-coopération : qu’est-ce ?
Collaborer ne signifie pas seulement répartir des rôles ou faire travailler ensemble des gens d’horizons différents. Les méthodes utilisées dans les exemples qui vont suivre possèdent des caractéristiques que l’on rencontre rarement dans les conduites de projet traditionnelles :
elles cultivent un « environnement d’abondance » [3],
elles cherchent à minimiser les besoins et les contraintes liés au projet,
elles sont coordonnées par une personne ou un noyau restreint de personnes dont le rôle est d’assumer les tâches critiques du projet [4],
elles encouragent la reconnaissance par l’estime et par le plaisir ainsi que l’acquisition de savoir-faire, plus qu’un fonctionnement par la rémunération ou la pression hiérarchique,
elles utilisent des outils de communication et d’échange simples et réactifs,
elles communiquent en interne et en externe de façon transparente,
elles autorisent le plus souvent la réutilisation de leur production sous une licence de type Creative commons,
elles permettent aux membres d’entrer et de sortir librement du réseau.
Quelques exemples en milieu associatif et institutionnel
D’abord, une première série d’exemples qui ont été présentés lors de l’atelier « Pratiques collaboratives en services publics », en janvier 2008 lors des journées Internet d’Autrans [5].
L’objectif de cet atelier était de repérer des pratiques innovantes au sein de services publics, de comprendre ce qu’elles apportent à la collectivité, d’identifier leurs points communs et de voir comment soutenir les initiatives existantes et comment en développer de nouvelles. En réalité, ces initiatives permettent à différents types d’acteurs d’œuvrer ensemble : services publics, associations, individus isolés.
l’expérience du service « Démocratie locale et citoyenneté » de la ville de Brest (www.a-brest.net), dont la présentation par Florence Morvan a fait ressortir les mots-clés suivants : « tous acteurs », « transparence », « être en attention », « accompagner », « donner à voir » ; le service organise en interne et en externe des rencontres régulières qui sont autant d’occasions de se former à la production d’information et d’agrandir le réseau,
le Réseau départemental des acteurs de la Cyberloire (www.rdac.fr) et le collectif Raticeloire fédèrent des associations, des collectivités territoriales et la direction départementale Jeunesse et sports dans un travail collaboratif visant à renforcer les initiatives et les moyens des acteurs de l’accès public à Internet dans la Loire,
les archives municipales de Rennes et le CCAS de Besançon [6] ont lancé deux projets coopératifs originaux, l’un autour de l’indexation collective des données d’État civil et l’autre autour d’une collecte de mémoire sur l’histoire des migrations à Besançon. Ces projets allient un travail de rencontres et de formations « physiques » à une possibilité de contribuer à distance par l’intermédiaire des sites www.archives.rennes.fr et www.migrations.besancon.fr. Les objectifs secondaires de ces projets sont ambitieux : créer une autre relation avec les usagers, changer l’image du service public, introduire du collaboratif dans les services publics, renforcer le lien social et l’intergénérationnel… Leur originalité réside également dans le fait qu’ils inventent de nouvelles méthodes de travail qui cherchent à la fois à mettre en confiance leur institution et à laisser la porte ouverte à des contributeurs d’horizons très divers. Ils tentent ainsi de concilier deux cultures opposées et rencontrent des résistances venant des logiques hiérarchiques traditionnelles, mais trouvent des partisans à différents niveaux au sein de leur service public.
On peut également citer d’autres expériences :
http://fabriquedesens.fr est un projet de partage de connaissances supporté par un site Wiki ouvert à tous, initié par des acteurs publics qui souhaitaient enrichir leurs bases de ressources grâce au travail collaboratif,
http://websito.free.fr est le fruit d’un travail collaboratif entre animateurs multimédias et médiathécaires. Là encore, un projet né en marge d’une institution et qui a pour vocation de mutualiser les connaissances des professionnels et des internautes,
www.veilleinfotourisme.fr propose des espaces collaboratifs aux acteurs publics et privés du tourisme afin de partager veille, ressources et connaissances et de constituer des communautés de pratiques dans le tourisme.
Qu’a-t-on à y gagner ?
Ce que l’on a à gagner en collaborant – outre d’être en accord avec certains idéaux liés à la participation et à l’action collective – est de cultiver un environnement qui pousse chacun à donner le meilleur de lui-même, et, au final, d’atteindre des objectifs que l’on n’avait jamais imaginé atteindre au début du projet. Les méthodologies collaboratives permettent par ailleurs de brasser une grande diversité de participants, provoquant des chocs de culture et des rencontres qui peuvent enrichir le projet et ses contributeurs. Ces méthodologies sont d’autre part une réponse à une difficulté qui met souvent en péril des projets : le fait que l’environnement extérieur au projet est mouvant (voire même la composition du groupe ou du réseau qui l’anime !). Les projets conduits de façon collaborative sont caractérisés par une souplesse, une réactivité et une adaptabilité face à l’imprévu.
Collaborer : une nécessité ou une opportunité… mais pas toujours
La plupart des projets coopératifs énumérés ci-dessus ont été initiés « à la marge », par un acteur qui a devancé ou détourné une demande de sa structure. De ce fait, ils ont démarré dans un environnement particulier où les contraintes extérieures étaient légères sinon inexistantes en termes de besoins de financement, d’objectifs à atteindre, de délais à respecter (on dit souvent qu’il faut 2, 3 voire 4 ans pour qu’un projet collaboratif porte des fruits), etc. Pour caricaturer, on pourrait dire que les objectifs étaient formulés dans les termes suivants : « Avec presque rien, on va essayer de faire le plus possible ». L’observation de projets collaboratifs réussis [7] a fait apparaitre que plus le projet et son environnement son « contraints » (par des objectifs précis à atteindre dans des délais précis, par des comptes à rendre à des financeurs, etc.), moins les méthodes coopératives pourront porter de fruits. Si des contraintes de ce genre existent, de deux choses l’une : soit le coordinateur du projet saura les alléger, soit il ne le pourra pas et devra s’orienter en tout ou partie vers des méthodes de travail plus traditionnelles – par exemple en rémunérant des acteurs ou en les contraignant à « collaborer » par la pression hiérarchique.
Des questions portées par l’éducation populaire
Terminons par quelques préoccupations que des acteurs de l’éducation populaire peuvent introduire dans des démarches collaboratives. On constate que les coopérations qui marchent jusqu’à présent concernent souvent des experts entre eux. Comment solliciter la « non-élite », avec des pédagogies appropriées ? Comment faire pour que la coopération prenne aussi en compte des « savoirs d’expérience », moins formalisés et moins facilement partageables à distance ? Comment faire pour que la coopération permette de remettre en cause le déséquilibre entre « ceux qui savent » et « ceux qui ne savent pas » ? Comment faire pour que ces processus collaboratifs ne permettent pas seulement à des gens d’horizons différents de travailler ensemble, mais permettent également que des représentations fausses que peuvent avoir différents contributeurs les uns sur les autres évoluent ?
[1] Dans cet article, nous utilisons indifféremment les termes de collaboration et de coopération dans le sens de nouvelles méthodologies d’accompagnement de projet qui se distinguent des méthodes traditionnelles hiérarchiques. [2] Jean-MichelCornu et d’autres chercheurs ont ainsi identifié neuf lois de la collaboration. Voir www.cornu.eu.org/news/2-les-neuf-lois-de-la-cooperation. [3] Voir par exemple www.cornu.eu.org/news/4-3-definir-les-regles-du-jeu. [4] Voir par exemple www.generationcyb.net/Premieres-approches-d-un-projet,1016. [5] Voir http://autrans.net/spip/Atelier-9-Pratiques-collaboratives.html. [6] Voir www.generationcyb.net/Professionnels-et-amateurs,1315 et www.generationcyb.net/Migrations-a-Besancon-la-mairie,1365. [7] Voir par exemple www.cornu.eu.org/news/exemples-de-projets-cooperatifs.
Mis en ligne le mercredi 7 mai 2008