Cette intervention est extraite du document "La fracture numérique, mythe ou réalité ?", publiée par le RPIJ suite à une journée organisée en 2003 par le réseau Public de l’Insertion des jeunes en Ile-de-France au théâtre de la Villette. Elle peut être reproduite à des fins pédagogiques et non-lucratives, mais ne peut en aucun cas l’être à des fins commerciales. Toute reproduction doit concerner l’intégralité de l’article et reproduire également la présente mention. Pour tout renseignement : oflament@apsv.asso.fr.
Pour lire le début de l’article : Vivre et travailler à l’ère du numérique : évolutions des métiers et des compétences (1/2)..
Yves LASFARGUE
Chercheur et consultant, Directeur de l’Observatoire des conditions de travail et de l’ergostressie
La nécessité des systèmes à accès multiples
Je tirerai de ceci deux conclusions. Tout d’abord il est nécessaire de toujours mettre en place des systèmes à accès multiples, ne se limitant pas à un site Internet, sous peine de tomber dans le totalitarisme numérique. C’est ce qu’ont compris les banques, qui mettent à la disposition de leurs clients :
Ceci montre que l’apparition d’un nouveau canal de communication contribue à développer les autres canaux au lieu de se substituer à eux. 50% des Québécois, par exemple, déclarent leurs revenus sur Internet, sans que cela ait réduit le nombre de fonctionnaires des impôts, car l’Internet encourage à demander plus d’informations au téléphone et par e-mail. Comme l’information crée de l’information, les outils numériques actuels ne servent pas à baisser les coûts ni à accroître la productivité, à l’inverse de la robotisation de la production et de l’informatisation de la facturation, mais à accroître la qualité. Ce sont donc des outils de riches.
Cela n’empêche pas les pressions pour les faire adopter par les utilisateurs car, au Crédit Agricole par exemple, un entretien en face-à-face coûte 75 euros et une démarche commerciale par message électronique un centime. Cette pression est surtout exercée par les services publics, qui deviennent ainsi totalitaires. Par exemple, il est intolérable que, chez nous en France, les citoyens qui ont déclaré leurs impôts sur Internet aient disposé de trois semaines supplémentaires et que ceux qui ont demandé des informations par e-mail sur leurs impôts aient reçu une réponse en 24 heures, soit beaucoup plus vite que ceux qui se sont rendus aux guichets. J’ai aussi constaté dans ma banlieue le trouble suscité par le remplacement du livret d’épargne par un relevé mensuel, qui supprime un repère matériel.
Ensuite, il faut maintenir et créer des métiers « hypotechnologiques », faisant peu appel au traitement d’informations numérisées à distance.
On regroupe les compétences nécessaires dans la société de l’information en quatre familles :
Quels rapports ces compétences entretiennent-elles avec les technologies et avec les méthodes organisationnelles ? En m’inspirant des travaux de chercheurs belges du LENTIC, j’ai identifié cinq types de métiers :
Il est essentiel d’admettre que le monde ne se limite pas aux deux premiers types de métier, qui représentent moins d’un million d’emplois en France sur 21 à 22 millions, soit moins de 4% des emplois, même s’ils possèdent une importance stratégique essentielle. Même en supposant que le nombre de ces emplois doublera avec l’lnternet, il n’atteindrait que 8% des emplois total, dans quelques années. Le type 3 regroupe de nombreux emplois et est le plus important. Mais, il ne faut pas oublier les types 4 et 5.
Le problème est que nous considérons instinctivement ces métiers comme non-qualifiés, à cause des classifications de l’INSEE. Pour l’INSEE, les métiers « non-qualifiés » représentent 24% des emplois et sont en augmentation de 15% depuis 1994 contre 10% pour les autres métiers.
Comme ils consomment peu de technologie, on pense inévitablement que pour les qualifier, il faut leur rajouter de la technologie, sans se soucier des besoins et des compétences des travailleurs concernés. Or, même si ces métiers sont mal rémunérés et mal considérés et imposent des conditions de travail difficiles, ils n’en demandent pas moins des connaissances.
Sachant que, globalement, environ 30 à 35% des travailleurs ont des difficultés avec les technologies, il est indispensable de maintenir et même de créer des emplois ne demandant pas de compétences technologiques. Parmi les trente métiers les plus demandés dans les plans de recrutement des entreprises pour 2003, qui représentent 800 000 emplois, 63% sont des métiers pratiquement « hypo-technologiques », Pourquoi alors imposer un permis de conduire informatique, traduction du BII pour les adultes, à des gens qui n’en ont pas besoin ?
Sur les cent métiers les plus demandés, les assistantes médicales, les gardes d’enfants, les cuisiniers, les employés d’hôtel, etc., la plupart ne demandent pas de compétences technologiques et n’en demanderont toujours pas à l’avenir, sauf de manière limitée et ponctuelle. Les lits dans les hôtels ne seront pas faits sur écran dans dix ans. Certaines associations essaient d’équiper les assistantes médicales de terminaux informatiques pour les qualifier, les contrôler et les valoriser mais seulement 20% des assistantes doivent se sentir valorisées, tandis que les autres doivent se sentir exclues.
Nous avons tous connu la bulle boursière liée à l’Internet, qui se nourrissait essentiellement d’illusions commerciales. En 1999, on annonçait que tout le commerce serait électronique en 2003 or, en 2002, la FNAC, leader français du commerce électronique, a réalisé seulement 5% de son chiffre d’affaires par ce canal. On prévoyait que les clients examineraient les produits dans les magasins et les achèteraient en ligne, or c’est le contraire qui se produit. On croyait en l’existence d’une gigantesque demande d’activités à distance, de communications numérisées et de traitement d’informations numérisées. Cette demande existe mais dans des proportions bien moindres.
De 1998 à 2000, dans les plus grandes écoles de commerce, les experts et consultants ont développé l’idée que la nouvelle économie permettrait d’atteindre un équilibre financier en offrant des services gratuits. Le concept d’ « Internet gratuit » a séduit tous les gauchistes, qui ont cru que l’Internet allait tuer le capitalisme. Le résultat financier ne constituait plus un élément vital. Or, peu d’entreprises arrivent à survivre sans faire de bénéfices ! Amazon.com, qui n’a pas distribué de bénéfices depuis sa création en 1995 et est le plus grand site de commerce électronique du monde, est l’exception qui confirme la règle. La nécessité de posséder une norme clientèle justifiait d’acheter chaque client dix mille euros, comme l’a fait France Télécom. Toute activité Internet devait atteindre la rentabilité en dix à douze mois, contre environ sept ans dans l’économie traditionnelle. Les licences UMTS n’avaient pas de prix et le gouvernement français les a vendues pour dix milliards d’euros, alors que leur rentabilité à court terme est très aléatoire.
Nous vivons aujourd’hui les mêmes illusions sur le plan culturel et social, avec les affirmations suivantes :
Internet et les nouvelles technologies sont des outils d’une grande utilité dans la vie des entreprises comme dans le quotidien, nul ne le contestera, mais leur pouvoir de séduction est une source de frénésie technologique et d’illusions potentiellement dangereuses pour l’équilibre de chacun et de la société : l’abus de technologies est dangereux pour la société. A consommer avec modération.
Mis en ligne le lundi 2 février 2004
- L’Internet et l’éducation
- Vivre et travailler à l’ère du numérique : évolutions des métiers et des compétences (1/2).
- Médiateur, accompagnateur : catalyseur de l’intelligence collective
- Vivre et travailler à l’ère du numérique : évolutions des métiers et des compétences (2/2).
- Internet : fausses promesses, vraies inégalités