Au train où vont les choses, on ne devrait plus entendre parler de vie privée sur Internet dans quelques années, car il n’y en aura plus… sauf peut-être pour les utilisateurs de logiciels libres. Sans en avoir guère conscience, nous nous livrons pieds et poings liés aux marchands du Web, pour un peu de gratuité en plus. Ils se nomment Google, Microsoft, Amazon, etc. et en sauront bientôt plus sur nous que nous-mêmes. N’attendons pas d’eux qu’ils nous alertent sur ces belles perspectives. Au secours les éducateurs ! Voilà en tout cas un thème à aborder dans les ateliers d’initiation à Internet…Sur le même sujet
Dans un article publié par le quotidien Le Monde le 11 octobre 2007 [1], Yves Mamou s’interroge sur l’avenir que nous réservent les grandes entreprises du Web. Derrière les services gratuits qu’elles proposent de plus en plus [2] (bien sûr aux classes supérieures des pays riches, plutôt qu’aux classes inférieures des pays pauvres) se cachent des intentions mercantiles auxquelles citoyens et pouvoirs publics résistent plus ou moins… jusqu’à quand ?
Quelques perspectives pas entièrement irréalistes
Les nouvelles technologies sont de plus en plus présentes dans notre quotidien, de plus en plus simples à utiliser et souvent aussi, paradoxalement, de plus en plus opaques pour l’internaute.
"Internet réussira-t-il là où tous les grands totalitarismes du XXe siècle ont échoué ?", écrit Yves Mamou. "Sans violence, à force de séduction et de services nouveaux, la Toile achève de vider progressivement la notion de "vie privée" de toute signification. L’un des outils de cette (contre-)révolution porte le doux nom de "gratuité". Information gratuite, téléchargement de produits culturels gratuits (musique, films, livres…), téléphone longue distance gratuit ou presque, télévision sur ADSL gratuite, boîtes aux lettres à stockage illimité gratuites, logiciels gratuits de bureautique, anti-virus gratuits, stockage de photos en ligne gratuits…, etc."
A travers l’espionnage de nos habitudes de navigation, de téléchargement, de recherche d’information, de commande, de correspondance, de téléphonie et d’échange de tous types de documents sur Internet, les grands prestataires et sites du Web gratuit, 2.0 ou non, accumulent des informations sur nos comportements que notre conjoint et nos proches - et nous-même ? - ignorons. Tout cela pour notre bien, évidemment.
Voici quelques-uns des exemples décrits par Yves Mamou :
"Google ou Yahoo scannent ainsi les boîtes aux lettres électroniques gratuites qu’ils mettent à la disposition des internautes dans le but de leur proposer des publicités ciblées",
"A la mi-septembre, une jeune start-up californienne, Pudding Media, est allée plus loin : elle a lancé un nouveau service téléphonique entièrement gratuit. A ce détail près qu’un logiciel scanne les conversations privées et envoie sur le portable de chacun des interlocuteurs des publicités adaptées aux mots-clés qu’il aura décelés",
"Le 14 août, le New York Times révélait qu’aux Etats-Unis Google et Microsoft guignaient ouvertement l’information médicale de chacun des 300 millions d’Américains assurés sociaux et consommateurs de soins. Le but affiché des deux multinationales est d’héberger les dossiers médicaux dans le but de coupler les données relatives à la santé de chacun à des moteurs de recherche qui proposeront de la publicité, des informations, des conseils de santé personnalisés. […] Un sondage Harris révélait, en juillet, que 52% des adultes allaient sur Internet pour chercher de l’information santé, contre 29% en 2001. […] Le New York Times, qui a pu consulter la page d’accueil du projet santé - encore confidentiel - de Google montre qu’il s’agit de désinstitutionnaliser la protection de la vie privée. Le patient ne doit plus être protégé, il se protège tout seul : "Chez Google, nous estimons que les patients devraient gérer eux-mêmes l’information sur leur santé et être en mesure de choisir qui, parmi leurs médecins, les membres de leur famille, ou n’importe quelle personne de confiance, sera en droit d’y accéder. Google Health a été développé pour combler ce besoin." Google se propose également d’enfoncer le clou d’un problème qui trouble la tranquillité des médecins aujourd’hui : l’accès anarchique des patients à la connaissance sur la maladie. "Il y a une montagne d’informations concernant les médicaments, les maladies, les techniques et traitements médicaux. Comment s’y retrouver ? A quel site faire confiance ? Les moteurs de recherche permettent de trouver l’information, mais il est difficile de savoir à qui il convient de faire confiance et de qui mieux vaut se méfier". […] le pari des multinationales du Net est que la souplesse et l’individualisation croissantes des nouvelles technologies sont en mesure d’abattre les murailles élevées par les professionnels, ceux de la santé comme les autres".
Nous pouvons ajouter à cette liste l’exemple du système d’exploitation Microsoft Vista - pas vraiment gratuit, lui, mais tout aussi omniprésent - qui, parmi d’autres désagréments comme celui d’empêcher l’installation en parallèle d’un système libre comme Ubuntu, contient dans ses conditions d’utilisation des clauses permettant à Microsoft, dans certains cas, d’accéder à certaines données de votre ordinateur sans vous en demander l’autorisation [3].
L’acceptation des conditions d’utilisation [4] que nous sacrifions à l’obtention d’un service gratuit comme la recherche et la livraison de livres, DVD, etc. sur Amazon.fr ou d’autres sites de commerce en ligne, permet à celui-ci de nous présenter à chaque connexion une page dont les informations principales sont calculées à partir de notre profil commercial :

En quoi les logiciels libres peuvent nous aider à retarder un peu les échéances
Tout d’abord, on commence à le savoir, des outils dont le code source est lisible par tout un chacun sont moins susceptibles que d’autres de contenir en leur sein des logiciels qui espionnent notre disque dur, nos habitudes de navigation sur le Web, etc. Si le code source des outils Google, Amazon, etc. était partagé, il n’y a pas de doute que l’on pourrait protéger davantage les informations que nous leur transmettons.
Bien sûr, il ne s’agit pas d’attendre une telle ouverture des codes de la part de ces entreprises qui, pour des raisons de concurrence, ne les ouvriront jamais. Mais la question se pose plus légitimement pour des services publics en ligne que l’Etat ou des collectivités sont en train de concocter. Les programmes qui les proposeront seront-ils libres et au code ouvert [5] ?
Comme l’explique Jean-Christophe Becquet, vice-président de l’association APRIL chargé de l’éducation populaire, "Quand on sait la place que celui-ci prend dans nos relations avec l’administration pour la transmission de données personnelles, par exemple médicales, quand on voit sa pénétration dans tous les aspects de notre vie quotidienne, il nous paraît très important de sensibiliser les gens à l’importance que cela soit avec du logiciel libre" [6].
Les outils libres résistent aussi mieux aux programmes indésirables qui tentent de pénétrer sur notre disque dur depuis le Web, car lorsqu’une faille de sécurité est découverte, elle est plus rapidement résorbée sur un programme au code ouvert.
Outre ces aspects pratiques, si les logiciels libres doivent être un enjeu majeur d’éducation populaire aujourd’hui [7], si les grandes fédérations d’éducation populaire comme les Céméa [8] ou la Ligue de l’enseignement [9] commencent à les intégrer dans leur projet éducatif, c’est peut-être parce que leur existence et leurs performances interrogent nos attitudes de consommation et de création. Entre le gratuit financé par l’espionnage de nos comportements qui s’accompagne d’une publicité de plus en plus ciblée et le payant hors de prix, il existe une troisième voie : le gratuit ou bon marché créé et partagé par les utilisateurs. Une information (sous licence libre ;-)) que les éducateurs à l’information - enseignants, formateurs, animateurs multimédia, parents - peuvent mûrir, enrichir et partager autour d’eux, en s’appuyant par exemple sur notre article Pour l’éducation populaire, les logiciels libres ne sont pas une fin en soi.
Dans ce contexte, on ne peut que souhaiter que les pouvoirs publics passent d’un discours "Connectons tous les Français" [10] à une réflexion sur les enjeux et les risques des services gratuits sur Internet lorsqu’ils sont aux mains des grandes entreprises qui en attendent une contrepartie commerciale [11].
A lire également :
l’article d’Hubert Guillaud Comment protéger notre vie privée dans un monde où la traçabilité explose ? du 21/12/2007 sur Internet Actu,
le passionnant Hors-série d’octobre-novembre-décembre 2007 de Courrier international sur La Révolution 2.0,
l’ouvrage La globalisation de la surveillance. Aux origines de l’ordre sécuritaire, par Armand Mattelart, ed. La Découverte, 224 p., 15 euros,
l’article Le site Facebook vend le profil de ses internautes aux publicitaires, de Cécile Ducourtieux et Laurence Girard dans Le Monde du 11 novembre 2007 (www.lemonde.fr). Extrait : "Facebook, le réseau social actuellement le plus en vogue de l’Internet, a
dévoilé, mardi 6 novembre, une offre publicitaire donnant aux annonceurs
accès aux "profils" de ses 50 millions de membres et à la multitude de
données privées (sexe, âge, préférences sexuelles, politiques,
religieuses…) qu’ils contiennent. Les internautes auront néanmoins le droit de refuser une telle intrusion. […] MySpace (110 millions de membres), grand rival de Facebook, a aussi lancé en
juillet son programme de publicités ciblées, qui range les internautes par
catégories en fonction de leur profil et des messages qu’ils échangent.
Google, le moteur de recherche le plus populaire du Web, utilise déjà son
outil de messagerie, GMail, pour envoyer des publicités ciblées aux
internautes. Et il a racheté la régie publicitaire Doubleclick - Bruxelles
doit donner son feu vert -, qui lui donnera accès à une mine d’informations
sur les consultations et les achats en ligne".
[1] Titre : Connais-toi toi-même à la mode du Net. [2] Comme par exemple la recherche gratuite d’information grâce à Google ou la commande de livres sans frais de port par Amazon. [3] Voir Extraits de la licence Windows Vista (pour savoir à quoi vous vous engagez…). [4] Lire Ce que les licences d’utilisation des blogs et autres outils du Web 2.0 nous disent. [5] Le nombre croissant de logiciels libres développés par l’Etat et les collectivités - voir le site www.adullact.org - montre bien que la question est fondée. [6] Lire Le logiciel libre est une manière de faire société. [7] Lire les articles de notre rubrique Logiciels libres et en particulier Pour l’éducation populaire, les logiciels libres ne sont pas une fin en soi. [8] Voir par exemple l’article "Les CEMEA des pays de la Loire et les logiciels libres " sur www.injep.fr. [9] Qui a adhéré à l’association APRIL en août 2007. Voir http://adherents.april.org/personne.... [10] Cf. l’article Internet dans chaque foyer de Valérie Pécresse dans Les Echos du 2 octobre 2007, en ligne sur www.lesechos.fr/info/analyses/4628938.htm. [11] Voir par ailleurs un extrait du chat vidéo du 8 octobre 2007 avec la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui reconnaît l’importance des logiciels libres, mais pour une raison toute économique : "le logiciel libre, c’est évidemment très important, parce que cela vient concurrencer, booster l’offre de logiciels". Voir aussi l’article La rencontre entre Christine Albanel et le président de Google France inquiète sur www.20minutes.fr.
Mis en ligne le lundi 15 octobre 2007
Google et l’église de scientologie main dans la main ?
Pourquoi Google développe autant ses activités afin de récupérer des données personnelles ? Alors que l’église de scientologie cherche à répertorier les êtres humains, qui de mieux placé que Google peut lui fournir un petit coup de main ?
Logiciels en ligne, inscriptions à Gogo, partenariat sur-développés, la solution est simple. Répertorier toutes les informations sur tout le monde … n’est ce pas ça le pouvoir ? Espionnages, collecte d’informations, de coordonnées, de parcours de vie (Blogs, site de type copains d’avant, enregistrement de ses propres fichiers sur les serveurs de Goole … ou autre remarquez !, etc …
En tous cas, ils se battent dans la même cour … qu’on se le dise, on a plus de vie privée !
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