Cette intervention est extraite du document "La fracture numérique, mythe ou réalité ?", publiée par le RPIJ suite à une journée organisée en 2003 par le réseau Public de l’Insertion des jeunes en Ile-de-France au théâtre de la Villette. Elle peut être reproduite à des fins pédagogiques et non-lucratives, mais ne peut en aucun cas l’être à des fins commerciales. Toute reproduction doit concerner l’intégralité de l’article et reproduire également la présente mention. Pour tout renseignement : oflament@apsv.asso.fr.
Joël de ROSNAY
Docteur ès Sciences, Président exécutif de Biotics International,
Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette
Joël de ROSNAY
Je suis très heureux de participer à cette réunion qui est surtout une réunion de discussion et de débat.
La fracture numérique constitue un vaste sujet qui ne concerne pas seulement notre pays mais aussi les relations entre les pays industrialisés et les pays en développement, dont on connaît les difficultés pour se doter des équipements et des savoir-faire nécessaires pour accéder aux technologies numériques.
On ne résoudra pas cette fracture simplement en équipant en ordinateurs les écoles ou les associations de ces pays ou en augmentant le débit des satellites mais surtout en s’attaquant d’abord à la fracture humaine sur laquelle elle vient se plaquer. Cette fracture est liée à l’incompréhension et au manque d’envie d’agir et de se construire pour son avenir. Pour la résoudre, il faut se pencher sur les raisons psycho-sociologiques de la non-compréhension de la communication, y compris entre générations à l’intérieur d’une famille.
Les Technologies de la Relation
Je déclarerai donc d’entrée de jeu que je ne crois pas aux NTIC, ou Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, terme recouvrant la téléphonie, les télécommunications, la télévision numérique, l’Internet, la Wi-FI, etc. Ces technologies ne sont d’abord plus très nouvelles, l’Internet datant de 1973, J’ai d’ailleurs eu la chance d’assister à sa naissance, me trouvant alors au MIT [1]. Je n’approuve pas non plus les mots « information » et « communication », imposés par des ingénieurs.
Quel est en effet le message transmis par ces moyens d’information et de communication ? Si les gens ne se parlent pas, vont-ils se mettre tout d’un coup à échanger grâce à l’Internet et à l’e-mail ?
Je préfère parler des TR, les Technologies de la Relation, Plus on utilise l’Internet, que ce soit en tant qu’élève, en tant qu’enseignant, dans une entreprise, dans une administration ou dans une association, plus on se rend compte que ces technologies sont de nature relationnelle. La relation créée peut prendre un aspect positif ou négatif mais je vais m’attacher à en dégager les éléments constructifs. Les « killer aps », les applications qui connaissent le plus de succès parmi ces technologies, sont en effet l’e-mail et le SMS. Les autres utilisations principales de l’Internet sont la messagerie instantanée, permettant de dialoguer avec ses amis connectés en même temps que soi, et le téléchargement de musique de particulier à particulier, en peer-to-peer ou p2p.
L’exemple de la Wi-Fi
Une autre technologie aujourd’hui dominante, partie de rien et poussée par des petites communautés et des étudiants, et non par des industriels et moins encore par les pouvoirs publics, est la Wi-Fi, ou Wireless Fidelity, permettant de transmettre les données Internet par radio. Cette technologie utilise une porteuse de 2,4 gigahertz et les normes de niveau 3 IP, qui sont un standard international gratuit. Elle contraste ainsi avec l’UMTS, dont on ne sait toujours pas à quoi elle servira, à l’exception de services pour des marchés de niche, alors qu’on en a tant parlé, qu’elle devait permettre l’arrivée de la troisième génération de téléphonie portable et que les opérateurs de télécoms européens ont payé ses licences 165 milliards d’euros.
La Wi-Fi fonctionne avec un petit émetteur, qui coûte environ 800 francs et qu’on branche sur l’ADSL ou sur le câble, et une carte qu’on insère dans son ordinateur en guise d’antenne de réception. Elle permet ainsi de capter l’Internet à dix mégabits par seconde, un débit énorme, dans un rayon de cent mètres en intérieur à trois cents mètres en extérieur.
Cette technologie s’est développée d"une manière virale, d’individu à individu, et non par la volonté d’industriels ou de politiques. Comme les autres technologies de la relation, l’email ou le p2p, elle a progressé du bas vers le haut, dans un esprit citoyen et démocrate. Elle est donc évidemment attaquée par les grands lobbies industriels, tout comme Napster, qui a été fermé par les sept majors de la musique, Sony Music, Universal Music, EMI, etc., alors que 62 millions de jeunes l’utilisaient pour télécharger de la musique. Mais je ne crains pas d’affirmer publiquement que cette volonté d’échanger des informations entre individus est irréversible, même si elle obligera les producteurs à concevoir un nouveau modèle économique.
L’école du futur, pleine d’écrans et d’élèves travaillant sur des ordinateurs connectés à l’Internet, est un autre mythe à dissiper car il cache la vraie question posée par l’école. Cette question n’est pas de trouver tous les moyens permettant de diffuser une information à tous les élèves mais plutôt de choisir le contenu transmis par ces moyens et de décider ce que l’école doit enseigner. Elle correspond à une démarche pédagogique et à un choix politique et normatif. Mais ce choix ne peut pas être effectué unilatéralement mais seulement du bas vers le haut. Il est donc essentiel d’être à l’écoute des apprenants, de comprendre leurs enjeux, leurs angoisses et leur milieu social et économique.
Les échecs de l’informatique pédagogique
L’utilisation d’outils techniques nouveaux, qui captent l’attention des élèves, est souvent une excuse à la pauvreté des contenus. Nous avons constaté grâce aux expositions interactives de la Cité des Sciences que si les jeunes ne connaissent pas le contexte de l’interaction, ils se contentent de zapper en permanence, de papillonner et de regarder des écrans sans rien apprendre. Paul Caro, un grand scientifique qui a travaillé longtemps à la Cité des Sciences, compare ce comportement à celui de l’écureuil qui court sur place dans sa cage avec l’illusion d’avancer.
La pédagogie moderne ne consiste pas à utiliser des outils pédagogiques modernes, dont les échecs balisent sa route : l’audiovisuel, l’EAO, le CD-Rom, l’Internet, le multimédia, le sans-fil, etc. L’EAO, l’Enseignement Assisté par Ordinateur, prétendait, dans les années 60- 70, pallier le manque d’enseignants en les remplaçant par des ordinateurs. En réalité, ces ordinateurs n’apportaient rien de plus que des livres programmés dont les pages se tournaient en cliquant, accompagnés de tests fondés sur des critères d’évaluation très limités. Finkielkraut a raison, malgré son exagération habituelle, d’affirmer que le tableau noir, la craie, le chiffon et le cahier sont préférables car ils apprennent aux élèves les fondements de la classe : le raisonnement, la communication et l’écoute des autres.
Le besoin d’un projet pédagogique et d’un médiateur
Je suis bien sûr loin d’être hostile aux technologies mais il me paraît essentiel qu’elles soient placées dans un système de communication et dans un système pédagogique, selon une approche systémique tenant compte des interdépendances entre les facteurs dans un système complexe et évolutif. Je conçois en effet la classe avant tout comme un système de communication humaine, c’est-à-dire comme un lieu où des gens de personnalités diverses sont contraints de se réunir de manière synchrone,en temps réel, en présence d’un médiateur, l’enseignant, pour recevoir certaines informations et échanger entre eux.
Dans ce contexte, tout outil technologique doit être intégré dans un projet pédagogique, qui peut faire appel aussi bien à une sortie à la campagne ou à des interviews au cours de laquelle les élèves prennent des notes avec un crayon sur du papier qu’à des échanges sur l’lnternet avec d’autres groupes de travail situés dans d’autres pays. Par exemple, pour parler du cœur et du chœur, sur les plans à la fois biologique, sociologique, romantique, musical, architectural et métaphorique, on peut diviser une classe en groupes que l’on envoie chercher des images, des vidéos et des textes sur l’lnternet. Ainsi placé dans le cadre d’un projet pédagogique, l’Internet offre un outil remarquablement puissant.
Le regretté François Reiner, décédé il y a quelques années après avoir été patron de la médiathèque de la Villette, remarquait que les écoles menaçaient d’être transformées en batteries d’élevage en stabulation libre par les ordinateurs et en garderies par le développement de l’utilisation des technologies à la maison, puisque les enfants apprendraient ailleurs. Une autre réflexion, encore plus actuelle, bien que datant de 1962, est celle de Marshall McLuhan qui prévoyait que les enfants brûleraient les écoles et que la violence s’y développerait d’une manière inimaginable parce qu’elles étaient moins riches en informations que le monde extérieur, qui regorgeait de publicités et de vitrines. Aujourd’hui, un fossé est creusé entre les élèves et les enseignants par le décalage considérable entre le tableau noir et les cartes de géographie de la classe, qui n’ont pas changé, et les « merveilles » que l’on trouve sur l’lnternet, dans le cinéma et dans les jeux vidéos.
Je ne crois donc aux technologies que si l’on respecte les personnalités des élèves et les relations humaines et que le professeur-médiateur devient un catalyseur d’intelligence collective, qui permet aux apprenants de découvrir les ressources et les techniques dont ils ont besoin pour accroître l’efficacité de leur processus d’apprentissage. Le professeur doit agir en guide socratique donnant du sens à ce qu’on apprend et pas seulement de l’information à dégurgiter pour réussir l’examen.
Les deux temporalités
La fracture temporelle constitue à mes yeux un composant essentiel de la fracture humaine. Les jeunes, en effet, vivent aujourd’hui dans deux temps différents qui ne leur procurent pas les mêmes plaisirs. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les Français manifestent actuellement à propos de l’entrée dans la vie et de la sortie de la vie, l’éducation et la retraite. En effet, ces deux phénomènes sont liés à notre conception du temps. Les deux temps sont les suivants :
C’est le temps de la formation et de l’école, où l’on suit un programme prédéfini. C’est un temps riche, qui se crée à mesure qu’on avance. C’est aussi un temps long, lent, ennuyeux parfois car il est obligatoire.
C’est un temps de consommation, qui est donné par la société et que l’on doit remplir. Ce temps est constitué d’une succession d’instants et de petits événements courts dépourvus de sens. Il paraît aux jeunes plus gérable car il permet de changer le temps, dans un zapping permanent où les télécommandes sont le prolongement de la main, de l’œil ou de l’oreille et du cerveau. Tous les programmes télévisés, qui ne sont d’ailleurs pas faits pour apporter des connaissances à des audiences mais des audiences à des annonceurs, ne sont fondés que sur l’émotion, bien plus que sur la raison, qui appartient au temps linéaire. Leurs noms sont révélateurs : des clips, des flashs, des spots, des sites.
Ce temps génère une impression trompeuse d’appropriation du temps. Il crée aussi une réversibilité, par exemple avec la fonction « Replay » des magnétoscopes et avec la résurrection des personnages de jeux vidéos, qui donne à beaucoup de jeunes l’illusion que ce qui ne peut pas être revu n’est pas réel.
Les apports de la société de la connaissance
Plutôt qu’une société de l’information, les technologies actuelles sont en train de créer une société de la connaissance, la différence entre l’information et la connaissance tenant au niveau d’intégration des données qu’elles contiennent. Une donnée est un point ; une information, c’est-à-dire des données reliées entre elles, forme une ligne ; un savoir est un plan, reliant ces lignes et la connaissance, un cube reliant plusieurs plans.
Ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de la société de la connaissance est la capacité à réaliser ces étapes d’intégration. Elle offre une chance immense car elle facilite considérablement l’accès à l’information. Mais pour atteindre des connaissances, il faut assembler et contextualiser ces informations dans le cadre d’un monde en mouvement, avec l’aide d’un médiateur ou d’un catalyseur, parent, professeur ou éducateur.
Au contraire, en l’absence d’accompagnement, les technologies peuvent conduire à la pire des déviances en apportant une vision complètement fausse du monde, faite de petits morceaux d’information. Si l’on cherche sur l’Internet des articles sur l’Irak, on peut facilement se laisser désinformer par des articles diffusés habilement et masquant la politique éditoriale qui les sous-tend. D’où l’importance de la discussion et du débat.
La société de la connaissance présente le deuxième avantage de permettre la co-éducation, c’est-à-dire l’indispensable échange de savoirs et de pratiques entre les différentes générations et les différents groupes sociaux. En effet, nous concevons aujourd’hui l’éducation de manière linéaire, selon une vision en batchs ou en lots d’informations apportés par des professeurs reproduisant sans cesse les mêmes cours et comparables aux lots de fiches perforées des premiers ordinateurs. Pour sortir de ce système et suivre l’évolution extrêmement rapide de la société, il est nécessaire de mettre en place des systèmes d’amplification et de catalyse de l’éducation, de manière à ce que ceux qui ont appris apprennent aux autres, par la formation professionnelle, le tutorat, etc.
Cette co-éducation peut aussi résoudre la fracture des générations. Aujourd’hui, les jeunes de 12 à 14 ans sont plus compétents dans certains domaines que des ingénieurs de 25 ou 30 ans. C’est la première fois dans l’histoire des techniques et de l’humanité qu’une classe d’âge possède les éléments stratégiques de construction du monde de demain. Je ne l’affirme pas par jeunisme ou par démagogie mais parce que je constate en permanence que les jeunes, entièrement mobilisés par le parcours d’obstacles de l’enseignement, n’ont pas suffisamment de possibilités d’exploiter leurs talents pour apprendre aux autres.
Il serait donc nécessaire d’inverser la forme éducative de telle manière que des gens de 12 à 14 ans forment des gens de 20 à 25 ans qui eux-mêmes forment des gens de quarante ans. Lorsqu’une telle expérience est menée, elle fonctionne remarquablement.
Par ailleurs, Luc Ferry, dans un remarquable discours de clôture du colloque organisé hier par la CGPME (Confédération Générale des PMEJ), a remarqué que l’enseignement général imposé jusqu’à seize ans par le système éducatif conduit à former les jeunes trop tard. L’échec à la fin de cette période est doublement douloureux car l’élève n’a pas connu de contacts avec les métiers et avec le fonctionnement des entreprises, Luc Ferry proposait de confronter les jeunes avec ces réalités dès 13 ou 14 ans, grâce à des stages, dans le cadre d’une éducation alternée.
La réduction du fossé numérique est aussi nécessaire sur le plan éthique. L’essentiel, au-delà des technologies, est de redécouvrir, dans les domaines sociologique et politique, le fondement de la relation humaine pour respecter les autres et leur donner leur chance.
Ce problème est lié à la question de la vie privée, de la personnalité et de l’individualité, qui se posera de plus en plus avec le développement des nouvelles technologies, qui accroît la traçabilité des personnes, Il deviendra possible de suivre les apprenants, qui sont de plus en plus des apprenants à distance, pour les aider mais aussi pour les surveiller, pour savoir ce qu’ils apprennent, comment et pourquoi ils l’apprennent et pour les orienter de manière insidieuse.
Nous devons ainsi veiller à ce que les écoles et les universités, en relation avec les entreprises, mettent au point les futurs packages de e-éducation dans le respect des valeurs européennes de relation humaine, de partage et de solidarité. Faute de cela, nous devrions accepter des packages développés outre-Altantique avec des moyens colossaux et bien plus puissants que les nôtres. J’ai compté récemment 55 start-ups spécialisées dans ce domaine et visant tous les marchés mondiaux. L’Europe subirait alors une terrible macdonnaldisation de l’éducation qui aurait des conséquences morales bien plus graves que celles de l’invasion des séries télévisées américaines.
En conclusion, la fracture numérique doit être comblée sur les plans économiques et technologiques mais il est également nécessaire de repenser la relation humaine, la compréhension des autres et la différence. De plus, il convient de penser le temps différemment, en ne s’intéressant pas seulement au temps long et au temps court mais aussi au temps large, et de rattacher ces notions fondamentales de temps, de communication et de personnalisation à des valeurs républicaines, qui sont nécessaires pour lutter contre la marchandisation de l’éducation qui nous guette.
[1] Massachusetts Institute of Technology
Mis en ligne le jeudi 15 janvier 2004
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