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La technique comme prétexte à une réflexion sur un renouvellement de la démocratie et de la pratique militante

Formats et procédures de débat public sur Internet

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Morceaux choisis d’une réflexion d’Olivier Blondeau sur ce que des outils collaboratifs en ligne apportent de neuf à l’échange, à la démocratie et à l’expression de l’individu au sein du collectif, qu’il soit culturel, social ou politique. Si vous oeuvrez dans le champ de l’éducation populaire ou même ailleurs, voici de quoi agiter vos neurones et regarder d’un autre oeil les Spip et autres "logiciels de gestion de contenus"…

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Sur Internet se multiplient ainsi de nombreuses expériences de “reformatage” du débat public, associant étroitement spécialistes et profanes dans des sphères d’expérimentation communes. L’expérience, menée depuis près de deux ans par un certain nombre d’ingénieurs de la Direction Départementale du Territoire de Belfort et du ministère de l’Équipement, en lien avec un groupe de consultants, spécialistes des NTIC, est, de notre point de vue, particulièrement intéressante. Elle tente, en effet, de montrer comment les outils de communication, disponibles sur le réseau Internet peuvent être porteurs d’innovation, non seulement en matière de consultation des usagers, mais surtout de coproduction de situations, d’espaces dialogiques d’élaboration des grands choix en matière d’aménagement routier et, plus largement, d’aménagement du territoire. Dans cette expérience, que nous pourrions qualifier, de plein air, nous retrouvons une réflexion sur les trois grandes dimensions axiologiques autour desquelles se structure le débat sur la démocratie électronique telle que l’a définie Thierry Vedel [15] ; c’est-à-dire l’information des citoyens, le débat et la discussion et la délibération et la prise de décision. Cette expérience, baptisée “Concept RN19”s’inscrit dans la phase finale d’un processus d’enquête publique destinée à élaborer le tracé d’une route dans le Territoire de Belfort. Partant du principe que l’information publique devrait désormais être partagée, tant dans sa conception que dans son usage, les initiateurs et animateurs de ce projet ont tenté de reconsidérer la notion même d’acteur pertinent en matière d’enquête publique :“Dans une société de représentation, affirment-ils, les acteurs sont souvent assimilés aux représentants d’institutions diverses, publiques ou privées (…) Dans une société de l’information en réseaux, la notion d’acteur implose, pour faire émerger d’abord des individus porteurs d’énergie. Ces derniers (…) pèsent autant qu’une institution obligée à naviguer avec toutes les pesanteurs classiques d’une organisation, dont une des difficultés est constituée d’habitudes culturelles et professionnelles de collaborateurs gestionnaires” [16]. Dans une perspective expérimentale revendiquée comme telle, ils ont donc décidé de mettre en place un site web destiné non seulement à informer les usagers sur l’évolution du projet routier mais aussi à coproduire un espace de dialogue entre les spécialistes et les profanes, entre les experts et les usagers, en utilisant des outils de co-publication sur Internet comme l’application logicielle Spip. Conçu comme “un creuset à partager pour nourrir le débat public et l’information des citoyens”, ce site s’inscrit plus dans une réflexion sur l’élaboration d’un espace de démocratie dialogique que dans une démarche de démocratie directe. Pour l’un des directeurs départementaux de l’Équipement,Internet ne doit pas se substituer aux acteurs locaux, ni même à la rencontre physique, à l’expression orale ou au dialogue de visu, mais constitue un potentiel d’expressions multiples de lisibilité commune d’un projet et d’exploration du devenir d’un territoire. Une des convictions clairement affichées par les promoteurs de cette expérience est que l’information, désormais, se “coproduit dans le respect mutuel, pour faire émerger les lignes directrices de ce que peut être le bien commun” [19]. Quel que soit l’avenir de ce projet, il apparaît clairement que l’enjeu du débat qu’il tente de faire émerger est celui de la démocratie. L’outil, la technique y apparaissent pour les acteurs moins comme solution de substitution que comme prétexte à une réflexion sur la question de la démocratie et de son renouvellement.

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Ce que nous montrent en effet un grand nombre d’exemples d’expériences de démocratie et de mobilisation politique sur Internet, c’est que l’intérêt pour la politique, pour la controverse et le débat public ne s’est pas épuisé mais s’est seulement déplacé et qu’il a investi d’autres espaces qui ne sont pas toujours effectivement perceptibles par les tenants de l’orthodoxie politique.

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La mise en réseau des savoirs locaux.L’un des possibles du réseau Internet est, selon nous, d’offrir à ces nouveaux militants des arènes publiques, lieux de rencontre et d’expression où peuvent se confronter, sinon s’affronter publiquement des savoirs locaux que Foucault qualifie de “savoir des gens” : “Qui n’est pas du tout un savoir commun, un bon sens, mais au contraire, un savoir particulier, un savoir local, régional, un savoir différentiel, incapable d’unanimité et qui ne doit sa force qu’au tranchant qu’il oppose à tous ceux qui l’entourent”.

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L’activité informatique devient aussi, dans ces conditions, une activité de nature politique, destinée à créer des outils permettant de produire de l’espace public ; espace public fondé plus sur la coopération et la circulation de l’information, que sur la délégation de pouvoir et sur l’usage et la consommation d’objets (fussent-ils techniques et/ou immatériels). Pour beaucoup de concepteurs de systèmes de gestion de contenu, la collaboration entre les individus apparaît en effet comme une issue possible à la crise de la représentation. Le concepteur du RC, application d’écriture collaborative en réseau, l’explique dans un entretien que nous avons eu avec lui :“Je fabrique des outils collaboratifs pour aider les gens à appréhender l’information, à leur donner les moyens qu’elle leur soit utile (…). Ces outils permettent d’avoir des collaborations avec des gens qui n’envisageaient même pas d’en avoir et de revaloriser les rapports humains. La notion de représentativité en politique me pose un gros problème éthique. Il est aberrant que, qui que ce soit qui n’est pas proche de moi, parle en mon nom. Je dois dire “oui” ou… Je ne dis rien. C’est clair que de renoncer au droit de vote, ce n’est pas rien. Ça implique de compenser par autre chose. De mon côté,j’ai plus d’efficacité à fabriquer des modèles, des outils, à susciter des collaborations. Moi, je fais mon devoir de citoyen”.

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Cet intérêt croissant pour les listes de diffusion, depuis 1999/2000, n’est probablement pas l’effet du hasard. C’est à ce moment que l’équipement informatique des foyers français a pris un essor considérable, privilégiant ainsi les usages domestiques d’Internet et rencontrant la problématique de l’engagement distancié sur lequel nous reviendrons plus loin. De nombreux utilisateurs novices, n’ayant ni le temps, ni la motivation nécessaire pour apprendre le langage html permettant de concevoir des sites, ont trouvé dans ces listes l’occasion de produire de l’expertise, de l’opinion et du débat public, sans avoir à passer par les concepteurs de sites (souvent informaticiens ou graphistes), qui à l’instar des “professionnels de la politique” dans les mouvements des années 80/90, jouaient un rôle de filtre dans l’exposition des points de vue de chacun.Il est d’ailleurs significatif que de nombreuses voix se soient élevées pour critiquer avec force l’emprise des techniciens sur les problématiques militantes [34] .Ces listes de diffusion, Flore Trautmann l’a montré dans son travail sur les listes d’ATTAC [35], ont de nombreux effets pervers qui peuvent nuire à la qualité du débat public. C’est la raison pour laquelle des techniciens et des militants, tant en France que dans le reste du monde, ont commencé à réfléchir ensemble à la création de nouveaux outils permettant, selon eux, de combiner la simplicité du courrier électronique et le potentiel d’organisation de l’information du Web et des bases de données, mais aussi de s’inscrire dans une conception coopérative, dynamique et partagée de ces outils. Leur objectif, clairement affiché, était en effet moins de faire circuler de l’information que de se doter d’outils leur permettant de gérer les flux d’informations pour garantir une certaine qualité du débat public. Les systèmes de gestion de contenu. Avec l’apparition du langage de script Php (Hypertext Preprocessor) permettant de concevoir relativement rapidement des sites Web dynamiques [36] sans que les coûts techniques d’entrée soient trop élevés, se sont multipliées, depuis quelques années, des applications libres et gratuites, orientées vers la création de sites structurés comme des outils de travail collaboratif en réseau.Contrairement aux pages traditionnelles qui sont créées hors-ligne puis envoyées sur un serveur. Les CMS, qui sont pour la plupart d’entre eux, des logiciels libres et qui peuvent dans ce cadre évoluer très rapidement en fonction des besoins des usagers, possèdent toute une série de fonctionnalités qui incitent à la réflexion sur les procédures de débat public et de prise de décision : rédaction et édition collaborative de texte, système de vote en ligne, de syndication de contenu… Ainsi, à partir d’une simple interface Web, affirment les promoteurs de ces outils, chacun peut apporter sa contribution au débat et participer, si nécessaire, à la prise de décision (par un copier/coller dans un champ de texte par exemple). Il s’agit donc là de simplifier la procédure de mise en ligne et la gestion de l’organisation du contenu. On peut considérer aujourd’hui que l’essentiel des sites associatifs, militants et, de plus en plus médiatiques, administratifs ou institutionnels, a “migré” vers ce type d’application. C’est le cas, par exemple, pour les premiers d’entre eux, du site d’Act-Up, de celui d’ACRIMED (Action Critique Média),de Reporter Sans Frontière, des Amis du Monde Diplomatique, et plus récemment du site de la Poste, du ministère de l’Agriculture et des services d’information du Premier ministre ou de l’espace particulier d’EDF qui fonctionnent tous sous l’application Spip.

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L’usage croissant d’Internet dans ces mobilisations, marquant l’émergence d’un nouveau champ de pratiques militantes associées à la production et à la circulation d’informations, révèle que cette volonté de maîtrise de sa prise de parole porte non seulement sur son contenu, mais aussi, de manière particulièrement prégnante, sur son support et son format technique. Au point qu’il est possible d’avancer l’hypothèse que les débats sur le mode d’organisation, débats qui ont agité le mouvement ouvrier depuis sa création, se déplacent aujourd’hui sur la question des formes de circulation en réseau de la parole militante à travers des dispositifs organisationnels ou techniques, ne postulant plus nécessairement l’existence d’un projet commun et d’une organisation, comme préalables à l’action militante.


A lire in extenso sur www.editions-ere.net/zone_logs/pdf/logs11.pdf.

Mis en ligne le mercredi 8 juin 2005



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