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Cette intervention est extraite du document "La fracture numérique, mythe ou réalité ?", publiée par le RPIJ suite à une journée organisée en 2003 par le réseau Public de l’Insertion des jeunes en Ile-de-France au théâtre de la Villette. Elle peut être reproduite à des fins pédagogiques et non-lucratives, mais ne peut en aucun cas l’être à des fins commerciales. Toute reproduction doit concerner l’intégralité de l’article et reproduire également la présente mention. Pour tout renseignement : oflament@apsv.asso.fr.
Olivier FLAMENT
Nous accueillons pour commencer Serge Pouts-Lajus, Directeur de l’Observatoire des Technologies pour l’Education en Europe et qui a publié notamment L’école à l’heure d’Internet chez Fayard en 1999 ainsi que de nombreuses études pour l’Education Nationale, pour des collectivités locales et pour le Ministère de la Culture, Je vous invite à consulter les références de sites Internet sur l’éducation proposés par Serge Pouts-Lajus dans la bibliographie. Nous allons nous interroger avec lui sur l’utilisation de l’Internet à l’école et, plus globalement, dans l’éducation.
Serge POUTS-LAJUS
J’observerai la fracture numérique et l’utilisation des technologies essentiellement dans le contexte de l’éducation scolaire. Je me contenterai, à la fin, d’évoquer d’autres cadres d’observation et d’analyse.
Les illusions déçues de l’informatique pédagogique
L’utilisation des ordinateurs dans le dispositif pédagogique n’est pas une idée nouvelle. Elle est apparue il y a plus de trente ans, avant même le début de la micro-informatique et dès que les ordinateurs ont atteint une taille raisonnable, Dès les années 70, des expériences ont été menées dans 58 lycées en France, d’abord dans l’enseignement professionnel puis, rapidement, dans l’enseignement secondaire.
L’histoire de l’informatique pédagogique, bien loin d’être une histoire glorieuse, est une histoire difficile, décevante et semée de désillusions. Le premier rêve qu’elle a suscité, et qui a été assez vite balayé, est le rêve behaviouriste ou comportementaliste qui prétendait remplacer les enseignants par des machines, grâce à l’enseignement assisté par ordinateur. Est venu ensuite le rêve de l’informatique pour tous, l’apprentissage de la programmation par tous les élèves et l’espoir de développer une intelligence nouvelle. Espoir déçu lui aussi, après quelques années.
Toutes ces illusions ont abouti à des déceptions et ont provoqué des dénonciations car tout le monde n’y adhérait pas. Malgré cela, l’histoire de l’informatique pédagogique se poursuit. Les technologies évoluent en permanence, si bien que chaque illusion déçue cède la place à une nouvelle promesse. Il se produit alors une convergence d’intérêts entre les dénonciateurs de la dernière technologie et les promoteurs de la nouvelle : les dénonciateurs ne sont pas encore en mesure de critiquer la nouvelle technologie, si bien que tout le monde s’accorde pour oublier les illusions précédentes et accueillir les nouvelles technologies, portées par des jeunes gens enthousiastes, peu compromis dans la vague précédente, qu’ils ont intérêt à critiquer eux aussi.
L’histoire continue. Aujourd’hui c’est sur Internet que se concentre une grande part de l’enthousiasme, grâce aux promesses suivantes :
Ces promesses, comme les précédentes, sont dénoncées par certains esprits qui se veulent vigilants. Subiront-elles le même sort que celles qui les ont précédées ? On ne voit pas les raisons qui pourraient faire qu’il en soit autrement. Il est vraisemblable que les promesses d’aujourd’hui seront, tôt ou tard (si ce n’est déjà fait) reconnues comme des illusions et abandonnées au profit d’autres promesses.
Une prise de position en faveur de l’Internet
Nous avons donc aujourd’hui, d’un côté les promoteurs de l’apport de l’Internet à l’éducation, qui lancent des initiatives comme le cartable électronique, et de l’autre, des critiques qui combattent ce type de projet qu’ils dénoncent comme une illusion. Faut-il choisir entre ces deux camps ? On peut être tenté de rechercher une position raisonnable, entre les deux. Je ne crois pas que cela soit possible, ni même que ce soit une bonne idée. En revanche, il existe, dans chacun des camps, des positions plus ou moins raisonnables entre lesquelles le dialogue peut être fructueux.
Pour ma part, la position que je vais défendre ici, celle aussi que j’applique dans ma pratique professionnelle, se range résolument du côté des partisans de l’utilisation de l’Internet dans l’éducation. Je tâche de leur apporter des arguments de qualité, tirés de mon observation pratique des phénomènes existant dans les établissements scolaires et susceptibles d’être utiles dans les débats qui se poursuivront sur l’intérêt d’investir dans l’informatisation des écoles.
J’observe en effet l’utilisation des ordinateurs sur le terrain, dans les classes primaires et secondaires ainsi que dans des lieux publics, depuis 1997, dans le cadre de programmes du ministère de l’Education nationale et du ministère de la Culture. J’observe les usages dans les classes et j’échange avec les élèves et surtout avec les enseignants, dans les salles des professeurs.
Je m’intéresse surtout aux usages ordinaires, présentés par les enseignants modérément enthousiastes à l’égard des technologies, car ils sont plus représentatifs que ceux des fanatiques d’informatique. Ce travail est de nature moins sociologique qu’ethnologique : il consiste à observer attentivement, comme le font les ethnologues, les pratiques d’une tribu particulière et à dégager de cette observation des conclusions qui valent, non seulement pour la tribu mais pour la culture à laquelle elle appartient. Je me borne à analyser les effets pédagogiques de l’Internet sur les pratiques des enseignants et des élèves.
Mon autre contexte d’étude est celui des lieux d’accès publics, notamment les ECM (Espaces Culture-Multimédia) qui sont situés dans des institutions culturelles comme des bibliothèques, des musées, des théâtres et des maisons des jeunes et de la culture, et plus généralement dans les EPN (Espaces Publics Numériques), qui sont quelques milliers en France et qui offrent des accès à l’Internet pour des usages éducatifs et culturels.
Olivier FLAMENT
Parlez-vous des points d’information jeunesse ?
Serge POUTS-LAJUS
Il existe effectivement des Points Cyb, mais je n’ai pas eu l’occasion de les étudier. Je me suis surtout concentré sur les ECM et les cyberbases, qui sont encore peu nombreuses, en observant les effets sociaux et culturels de ces équipements. Les résultats de ces travaux, qui répondent à des commandes publiques, sont consultables en ligne (voir annexe).
J’ai récemment réalisé une étude pour le ministère de la Culture sur les pratiques des amateurs dans le domaine de la création musicale ; il y a en France près d’un million de personnes qui composent de la musique chez elles sur ordinateur.
Voici donc le type de travaux qui nourrissent mon argumentation.
Les lieux de l’éducation scolaire
Il est important, lorsque l’on parle de l’utilisation de l’Internet dans l’éducation, de préciser le contexte pédagogique dans lequel elle est observée : à la maison, à l’école, dans la classe, dans le couloir, dans des lieux d’accès publics. Je parlerai ici de l’école et des activités des enseignants et des élèves, que je décrirai en utilisant un concept tiré de l’économie des services : le back-office et le front-office. Une banque, par exemple, est composée d’un guichet où elle reçoit les clients et de services informatiques et de personnels invisibles du guichet mais indispensables à la production des services. Dans la restauration, la salle de déjeuner, c’est le front-office ; la cuisine, les services d’approvisionnement, de gestion, c’est le back-office.
De la même manière, il existe dans l’éducation un front-office, la classe, où l’on délivre le service et où l’on reçoit les élèves, que j’appellerai clients pour quelques minutes, et un back-office important, qui a grossi considérablement ces dernières années : les cantines, les administrations et les surveillants. Il est important de souligner que les professeurs aussi possèdent leur propre back-office. Pour une heure de travail en front-office, un professeur est censé travailler deux heures en back-office. C’est ainsi que, malgré des semaines de cours de 18 heures et de nombreuses vacances, les professeurs assurent sur l’ensemble de l’année des temps de travail équivalents à ceux d’autres professions.
La particularité de l’éducation est que le client possède également un back-office. Le back-office de l’élève est extrêmement important car la réussite scolaire en dépend beaucoup, et même davantage que du front-office. Ce back-office se situe essentiellement au domicile de l’élève et sa qualité est fortement dépendante de l’environnement apporté par la famille, les parents, le fait que l’élève dispose ou non d’un endroit calme pour travailler, d’un ordinateur, que ses parents ont eux-même fait des études ou non.
L’Internet chez les professeurs
L’Internet fonctionne admirablement bien dans le back-office des enseignants, qui l’utilisent de plus en plus pour préparer leurs cours. On estime que 80 % des professeurs sont équipés à leur domicile d’une connexion à l’Internet, même si cela ne signifie pas qu’ils sont aussi nombreux à l’utiliser dans leur pratique professionnelle. Certains professeurs qui affirment que l’informatique n’est pédagogiquement pas utile et que la réussite des élèves repose avant tout sur le travail et la lecture, utilisent néanmoins l’Internet pour leurs propres besoins professionnels. Ce n’est pas contradictoire. Ils ont identifié de bonnes utilisations professionnelles de l’Internet pour eux-mêmes mais ils doutent qu’il puisse en être de même pour leurs élèves.
Pourquoi Internet est-il tant utilisé dans le back-office des enseignants ? Cela tient, me semble-t-il, à la nature du métier d’enseignant. C’est un métier qui isole : l’enseignant est seul face à ses élèves, qui ne sont pas toujours faciles, et a peu de collègues avec lesquels partager son expérience. Dans le secondaire, il aura besoin d’échanger avec d’autres enseignants de sa discipline mais, dans le meilleur des cas, il n’en trouvera que quelques-uns dans son collège ou son lycée.
L’lnternet, c’est une immense salle des professeurs. On y trouve des groupes de professeurs d’histoire-géographie, « Les Clionautes »par exemple qui sont plus de 1000. Les enseignants du primaire ont aussi leur site, cartable.net, et une liste de diffusion, Listecole. Plusieurs salles de professeurs de lettres se sont récemment réunies dans une zone commune, Weblettres.net. Les professeurs de technologie se retrouvent sur Pagestech. Ce ne sont que des exemples.
Ces sites et ces listes de diffusion permettent aux professeurs d’échanger sur leurs pratiques professionnelles, dans le domaine de l’Internet, comme dans tous les autres domaines. De manière étonnante, les mieux organisés dans ce domaine sont les professeurs de lettres classiques, grâce à François Julien, de l’académie de Versailles, qui y anime le site langues anciennes ; ces professeurs dont la discipline est menacée ont, plus que d’autres, besoin de se soutenir et de travailler ensemble. On retrouve le même phénomène chez les professeurs de portugais ou d’arabe.
L’Internet dans la classe
C’est dans la classe que l’utilisation de l’ordinateur et de l’Internet est le plus souhaitée par les politiques car c’est là qu’elle est la plus visible, notamment lorsque l’on installe un ordinateur sur la table de chaque élève.
Malheureusement, c’est dans la classe que les usages sont les plus difficiles à mettre en place. En effet, l’échange et le dialogue entre le professeur et ses élèves sont rendus difficiles dans une classe si chaque élève est concentré sur son ordinateur.
Bien sûr, l’intégration de l’ordinateur en classe présente une réelle pertinence pédagogique dans certains cas ponctuels : en mathématiques, par exemple, un outil formidable, Cabri Géomètre, permet de montrer les lieux de points, chose impossible avec un tableau noir et une craie. Cette intégration ne doit toutefois pas être générale, systématique ni permanente. Ce serait une erreur et elle n’est d’ailleurs pas envisagée par les pédagogues.
L’Internet chez les élèves
Toutefois, ce n’est pas en installant des ordinateurs dans tous les foyers ou en équipant tous les collégiens avec un portable que l’on résoudra le problème de la fracture numérique. Les quelques collectivités territoriales, comme les Landes, qui ont lancé une telle initiative, ont constaté que les usages spontanés des élèves avec Internet au domicile sont principalement distractifs : chat, jeu vidéo, téléchargement de musique, etc. Le rôle de l’encadrement familial pour mettre en place des usages éducatifs et pédagogiquement utiles est, une fois de plus, prépondérant.
La dernière vague d’innovations technologiques, avec le cartable numérique, l’attribution d’ordinateurs portables aux élèves ou les espaces numériques de travail - c’est-à-dire des services en ligne permettant aux élèves de travailler de chez eux - rencontrera sûrement des échecs car cette introduction ne s’effectue pas sans maladresse. Cependant, elle répond à de vraies questions. Certes, il est utile que les professeurs utilisent les ordinateurs car ces outils améliorent la qualité de leur enseignement. Mais l’essentiel est d’améliorer la qualité de l’apprentissage car c’est lorsque les élèves - et non les professeurs - seront meilleurs que le système éducatif sera meilleur. L’enjeu est donc sur les outils mis à la disposition des élèves pour apprendre.
Les initiatives les plus intéressantes sont peut-être les plus modestes, comme par exemple celle de Besançon, par opposition aux actions massives comme celle que prépare le Conseil Général des Bouches-du-Rhône, qui s’apprête à distribuer vingt-huit mille ordinateurs portables à tous les collégiens de 4ème du département.
Les études sur l’efficacité pédagogique des nouvelles technologies
Pour apporter la preuve de l’efficacité pédagogique des TIC, on peut faire appel à la science et réaliser des expériences rigoureuses qui chercheront à mesurer les apports cognitifs des TIC, ainsi que leurs coûts. Cette question extrêmement difficile exige de véritables études scientifiques en laboratoire et des comparaisons de populations d’élèves exposés à des méthodes d’enseignement différentes sur de longues périodes.
De multiples études de ce type ont été réalisées depuis trente ans, notamment aux Etats-Unis. Elles aboutissent à des résultats contradictoires. Il est d’ailleurs amusant de constater que les chercheurs qui veulent démontrer que l’informatique apporte des bénéfices en trouvent et inversement. D’autres chercheurs ont entrepris ce que l’on appelle des méta-analyses, consistant à compiler les résultats de toutes les expériences existantes, en les corrigeant pour compenser certains biais. Ils arrivent à cette conclusion : l’efficacité pédagogique des TIC n’est pas démontrée. Plus précisément encore, on parle de « no significant effect » : utiliser ou non les TIC ne change rien, on apprend aussi bien avec que sans…
Cette conclusion devrait encourager à abandonner les projets d’équipements informatiques et à consacrer les budgets correspondants à d’autres besoins. Mais cela ne se produit pas. Pourquoi ?
J’y vois au moins deux raisons.
La première raison concerne la preuve scientifique ou plutôt l’absence de preuve scientifique. Face au doute des scientifiques, les observateurs sont capables de citer des milliers d’expériences réussies dont, encore une fois, les plus intéressantes sont celles menées par des gens ordinaires et non par des pionniers. Tant que les scientifiques ne prendront pas en compte ces usages réels des TIC, leurs travaux de laboratoires resteront peu convaincants.
La seconde raison tient à la volonté collective qui joue en faveur des TIC dans l’éducation : aucun homme politique ni aucun décideur dans le domaine éducatif n’ose déclarer qu’il ne croit pas à l’informatique ni proposer de consacrer l’argent à autre chose. Les parents et plus généralement les électeurs souhaitent poursuivre dans cette voie.
S’agit-il d’une folie, d’une illusion collective à laquelle les politiques se soumettraient par simple opportunisme ? Je ne le crois pas et je vais tâcher de montrer en quoi les intuitions populaires sont fondées.
Exemples d’utilisation de l’Internet
Voici trois exemples concrets d’usages ordinaires de l’lnternet. J’en profite pour vous encourager à découvrir, si vous ne le connaissez pas encore, le Café Pédagogique, un site d’information et de mutualisation pour les enseignants, réalisé par une équipe d’une trentaine d’enseignants et auquel je participe de temps à autres. Ce site contient des informations générales et des informations spécifiques à chaque matière et chaque niveau d’enseignement. Il est très riche et rencontre un succès exceptionnel : les trois quarts des enseignants, je crois, le connaissent.
Le premier exemple est tiré du numéro 36 du Café pédagogique. Stéphanie, institutrice en maternelle, raconte comment elle a entendu parler grâce à la liste de diffusion listecole d’une nouvelle organisation de classe pour animer des groupes d’enfants, et comment elle l’a adoptée parce que la méthode qu’elle utilisait jusqu’à présent ne lui donnait plus satisfaction. Ce système a ainsi permis un petit progrès pédagogique et l’a porté, grâce au Café pédagogique, à la connaissance d’une dizaine de milliers d’instituteurs de maternelle. On a là, en raccourci, une belle illustration de la force de la mutualisation des pratiques.
J’ai observé le deuxième exemple à Besançon au cours d’une étude pour la municipalité, qui avait équipé une école d’ordinateurs et de connexions Internet et voulait connaître leur utilisation. Un jour, dans la classe de CM2 de Martin, qui n’était pas du tout un passionné d’informatique, au cours d’une séance de lecture d’un texte qui présentait les différentes sortes d’habitat dans le monde, il était question de Chandigarh, une ville construite dans les années 50 par Le Corbusier, dont les bâtiments n’étaient pas tous bien adaptés au mode de vie des Indiens. Les élèves ont voulu voir des images de la ville. Aucune image n’était disponible, ni dans le dictionnaire, ni à la bibliothèque de l’école. Ils en ont trouvé beaucoup sur l’Internet, grâce à Google, en particulier sur le site de la ville, dont il existe une version en français. C’est un exemple d’usage pédagogique très intéressant, même s’il ne s’agissait que de répondre à des questions posées en classe et donc à des besoins épisodiques et ponctuels.
Le troisième exemple enfin, est celui d’Anne, lycéenne à Saverne, qui se trouvait, un samedi matin, dans un lieu d’accès public à l’lnternet. Elle ne disposait pas d’une connexion Internet chez elle. Alors que les adolescents que je rencontre dans de tels lieux pratiquent le plus souvent le chat, elle avait choisi de consulter le site de l’Elysée à la suite d’un cours sur les institutions de la République. C’était, me dit-elle, « pour vérifier si ce qu’a dit le professeur est juste… ». En réalité elle ne manquait pas de confiance dans son professeur, mais elle confrontait ce qu’il lui avait enseigné avec ce qu’elle observait sur le site Web de l’Elysée. C’est effectivement une très bonne idée parce que le site de l’Elysée donne des informations plus récentes sur la vie de la République que le manuel d’histoire géographie, où le Président est peut-être François Mitterrand… Et c’est même plus intéressant qu’une visite du palais de l’Elysée. Comme pour l’exemple de Chandigarh, il y a dans cette exploration du Web, quelque chose de très spécifique. C’est ce que je voudrais essayer de montrer à présent.
Propositions d’analyses
L’exemple de l’institutrice de maternelle montre que les communautés de professeurs sur l’Internet représentent des innovations majeures dans les pratiques d’enseignement. C’est une innovation qui se développe par le bas et non pas suivant des modèles. Un ministre sur deux croit qu’il va améliorer l’éducation en repérant les bons professeurs et les bonnes méthodes et en les donnant en modèle aux autres, ce qui est évidemment une idée sotte. En réalité, il n’existe que des pratiques individuelles qui sont autant de sources d’inspiration pour tous. La meilleure façon de diffuser l’innovation et d’améliorer la qualité de l’éducation, c’est l’échange entre collègues ; grâce à Internet, les professeurs commencent à le pratiquer, parfois intensément. J’y vois là un incontestable facteur de progrès.
Le deuxième exemple évoque pour moi L’Emile et la nécessité, affirmée par Rousseau, de confronter les enfants à la réalité pour leur permettre d’apprendre directement à son contact, avec la médiation d’un guide bienveillant, enseignant, parent ou éducateur. L’apport de l’Internet sur ce plan est très spécifique car, s’il n’est pas la réalité des choses, il en rapproche, parfois de très près : le site de Chandigarh renseigne davantage sur la ville que quelques lignes dans un livre. Rousseau s’était écrié : « je hais les livres ! ». Il dirait aujourd’hui peut-être : « j’adore Internet ! ».
Enfin, le Web n’est ni une encyclopédie, ni une bibliothèque, contrairement à ce qu’on dit très souvent. Cette métaphore est catastrophique car elle conduit à la conclusion absurde que le Web serait une très mauvaise encyclopédie, avec un rayon pornographie disproportionné. Le Web n’est pas une encyclopédie ; c’est donc absurde et injuste de lui reprocher d’en être une mauvaise ! Il n’est pas difficile de trouver une meilleure métaphore. Je suggère celle-ci : l’Internet est une rue, un lieu un peu sauvage, avec des pornographes, des enseignants, toutes sortes de gens et d’institutions, des marchands et des non-marchands. C’est un lieu de communication et de négociation, où l’on se fait des cadeaux puisqu’on y échange des documents généralement gratuits. C’est la cuisine où l’on construit des savoirs nouveaux, et non pas la salle de restaurant où l’on déguste des plats préparés et où l’on transmet des savoirs construits.
L’expression « monde virtuel » est malheureuse car on trouve sur l’Internet les mêmes institutions et les mêmes gens que dans le monde réel. On y trouve des professeurs mais ils y sont organisés de manière différente ; ils sont regroupés par centres d’intérêt et non pas par établissements. Le Web est donc un lieu privilégié pour ceux qui sont en situation d’apprentissage et qui doivent construire des savoirs nouveaux pour s’approprier le savoir commun qui leur est enseigné.
Mon argument en faveur de l’Internet est donc un argument « au carré » : l’Internet est à la fois un but et un moyen : il sert à la fois à inspirer de nouvelles pratiques pédagogiques et à les diffuser.
Il existe d’autres situations d’apprentissage que celles qui ont cours dans le système éducatif et qui mériteraient d’être étudiées. Je me contenterai de quelques exemples.
Ceux de atelierbd.com et de guitariste.com, deux sites permettant d’apprendre en ligne la bande dessinée et la guitare. Ces sites fonctionnent comme des ateliers, dont l’archétype est l’atelier des Beaux-Arts. Ils pourraient s’analyser de la même manière que je viens de le faire pour le contexte scolaire. Ce sont des environnements très riches sur le plan pédagogique ; ils offrent des modalités d’apprentissage très intéressantes, basées, en partie, sur les principes de ce que l’on appelle l’apprentissage vicariant : on apprend en regardant les autres apprendre puisque chacun envoie ses exercices au professeur et que tout le monde a accès aux corrections et peut étudier les erreurs des autres et en tirer profit pour soi-même. Les créateurs de ces sites ne sont pas des pédagogues mais des amoureux de la bande dessinée et de la guitare. Ils ont trouvé, instinctivement, des formules pédagogiques adaptées et efficaces.
Un autre contexte d’apprentissage est celui des Espaces Publics Numériques. J’ai rencontré, à Strasbourg, des jeunes venus y apprendre l’informatique et la robotique. C’est intéressant parce que la culture technique et l’enseignement de l’informatique ne sont pas valorisés dans le système éducatif français. Il existe également dans les EPN beaucoup de pratiques d’apprentissage de la musique, des arts plastiques, de l’écriture, etc. J’ai également observé, dans un EPN des Pyrénées des retraités illettrés qui pratiquaient l’écriture grâce à l’informatique ; le clavier diminuait leur gêne et la sociabilité de l’endroit jouait également comme un facteur favorable. La machine, à elle seule, ne suffit pas à créer un cadre d’apprentissage.
Mis en ligne le vendredi 27 février 2004
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