Cette intervention est extraite du document "La fracture numérique, mythe ou réalité ?", publiée par le RPIJ suite à une journée organisée en 2003 par le réseau Public de l’Insertion des jeunes en Ile-de-France au théâtre de la Villette. Elle peut être reproduite à des fins pédagogiques et non-lucratives, mais ne peut en aucun cas l’être à des fins commerciales. Toute reproduction doit concerner l’intégralité de l’article et reproduire également la présente mention. Pour tout renseignement : oflament@apsv.asso.fr.
Philippe BRETON
Chargé de recherche au CNRS,
Chargé de cours à l’université de Strasbourg
Olivier FLAMENT
Je remercie Philippe Breton d’avoir pu venir de Strasbourg malgré les difficultés de transport, Il est chargé de recherche au CNRS et professeur à l’université de Strasbourg et a publié plusieurs ouvrages sur l’Internet, notamment Le culte de l’internet, une menace pour le lien social ? aux éditions La Découverte en 2002 et Internet, une fausse révolution, dans Autrement na 182 en janvier 1999. Il est le seul à ne pas avoir créé de site Internet, parmi nos intervenants aujourd’hui, ce qui est peut-être un signe ? Nous allons revenir avec lui sur la réalité de la fracture numérique.
Philippe BRETON
Merci pour votre invitation. Je fais partie depuis une vingtaine d’années de ceux qui cherchent à étudier les techniques de communication en adoptant une voie médiane entre la « technophobie » et la « technophilie » et en défendant une approche humaniste des techniques. Il n’y a bien sûr pas d’opposition de nature entre les techniques et l’homme. Mais j’affirme, ce qui ne va pas de soi dans certains milieux, que c’est l’homme qui compte avant les techniques et que le regard, qui s’est déplacé vers les techniques en raison de leur fort développement et d’un enthousiasme utopique, doit revenir sur l’homme. Une hiérarchie doit être rétablie entre les finalités, qui se trouvent toujours du côté de l’humain, et les moyens techniques, qui doivent être abordés avec circonspection, prudence et pragmatisme.
Cette approche humaniste m’a conduit à critiquer la révolution Internet et l’idée répandue selon laquelle l’ensemble des activités devrait basculer dans l’Internet, pour réaliser un changement de notre société non plus par la politique ou par le social mais par les technologies. C’est donc une approche prônant le pragmatisme et le maintien du principe fondamental de symétrie entre les hommes car ce qui est bon pour un homme doit l’être pour tous les hommes.
Le titre de mon intervention contient deux constats. Premièrement, les nouvelles technologies ont généré de nombreuses illusions et un surinvestissement idéologique car elles ont prétendu apporter la solution à toute une série de problèmes, notamment aux inégalités. Deuxièmement, il existe de réelles inégalités dans l’accès aux technologies, ce qui est dommage, car celles-ci peuvent dans certains cas apporter des bénéfices, notamment en termes de compétences. Ces inégalités peuvent être perçues suivant deux options : l’option libérale, considérant ces inégalités comme le reflet de notre société et conduisant à un certain fatalisme, et une option, à laquelle je souscris, cherchant à comprendre ces inégalités et à proposer des solutions pour les corriger.
Je découperai mon exposé en trois parties, pour étudier les trois causes principales d’inégalité dans l’accès aux technologies :
des facteurs structurels car le développement des technologies s’inscrit dans le cadre d’inégalités sociales que, dans de nombreux cas, il creuse au lieu de les réduire ;
des facteurs exogènes, notamment les illusions qui entourent les technologies, comme le jeunisme et d’autres discours tellement enthousiastes qu’ils constituent un obstacle à leur accès ;
des facteurs culturels car le rapport très particulier des Français à la culture technique génère un déficit d’accès à cette culture qui est en partie indépendant du niveau éducatif et culturel.
Notre société est incontestablement une société en voie de démocratisation, qui est animée par un idéal démocratique mais ne l’a pas complètement réalisé. Le développement des technologies a ajouté une couche d’inégalités supplémentaire sur ce socle déjà inégalitaire.
On a oublié que certaines des compétences nécessaires pour l’accès aux technologies sont directement liées, surtout sur le plan cognitif, à la maîtrise de l’écriture et à la capacité à structurer la pensée et l’expression. Nous connaissons les chiffres par lesquels se traduisent les difficultés dans ce domaine, qui vont jusqu’à l’illettrisme. Ces difficultés créent un obstacle à l’accès aux technologies que les technologies elles-mêmes ne résoudront pas, contrairement à ce qu’affirment certains discours qui vont parfois jusqu’à prétendre qu’elles permettront aux pays du Tiers-Monde, fortement touchés par l’analphabétisme, de sauter cette étape du développement.
Les inégalités économiques contribuent aussi à aggraver les inégalités face aux technologies, en raison du coût de l’équipement nécessaire et de l’accès, qui reste élevé pour des budgets modestes. Les plus hautes connexions à l’internet à domicile sont le fait d’hommes de moins de 35 ans passés par l’enseignement supérieur qui sont cadres supérieurs et possèdent des revenus supérieurs à 3 000 € par mois, tandis que les plus basses proviennent essentiellement de femmes de plus de 35 ans sans diplômes appartenant à des populations ouvrières et possédant des revenus inférieurs à 1500 € par mois. La révolution Internet s’est donc simplement coulée dans la structure lourde des inégalités sociales, au lieu de les renverser.
Une deuxième source d’inégalité d’accès aux technologies tient aux difficultés d’apprentissage, dont une partie s’explique par les illusions entourant l’Internet et par son discours d’accompagnement. Ce discours, qui est pour l’essentiel un discours de valorisation publicitaire sans nuance, présente les évolutions technologiques comme inéluctables et irrésistibles et comme appelées à changer fondamentalement notre société. Il impose un raisonnement platement déterministe que peu de chercheurs sérieux acceptent car les technologies n’ont jamais constitué la source unique d’une transformation sociale.
Les illusions sur les nouvelles technologies
Ce discours s’est développé autour de deux thèmes, le premier étant la métaphore du deuxième monde et du cyberespace. L’Internet constituerait réellement un autre monde où tout est plus léger, plus aérien, meilleur et plus rapide et où l’on échappe aux contraintes du corps et de la matérialité et tout irait mieux si nous acceptions de basculer l’ensemble de nos activités dans ce monde, En faisant les courses sur l’Internet, on peut rester chez soi au lieu de consommer de l’énergie et de se trouver dans les embouteillages. Avec des écoles et des universités virtuelles, on peut éviter de se rendre dans des lieux d’éducation qui coûtent cher en bâtiments et en professeurs et créent beaucoup de problèmes. Grâce au télétravail, il n’est plus nécessaire de se déplacer et de se réunir avec des collègues avec qui on ne s’entend pas.
On aboutit ainsi à une dévalorisation du monde matériel et à un idéal consistant à ne pas sortir de chez soi pour échapper aux maladies et aux rencontres non désirées. Même dans le domaine de la sexualité, on a parfois affirmé que certaines technologies permettraient les dialogues érotiques voire les relations sexuelles à distance, à l’abri des risques et des maladies.
Cette promesse d’un monde meilleur s’appuie sur un deuxième thème : une croyance voire une nouvelle religiosité selon laquelle la communication sanctifie ce qu’elle transporte et ce qui est communiqué est bon tandis que ce qui reste secret ou immobile est mauvais.
Les conséquences des illusions
Ce discours, avancé souvent par des personnes enthousiastes, des jeunes, des industriels, des hommes politiques ou des responsables de l’Education nationale, engendre plusieurs conséquences néfastes :
l’accroissement déplorable de la technophobie car beaucoup de gens refusent des technologies décrites et imposées d’une telle manière ;
l’apparition puis l’éclatement spectaculaire de la bulle spéculative autour des valeurs boursières liées aux technologies, qui aurait dû servir de leçon et que certains experts avaient prévu car les montants consacrés, notamment par France Télécom, à l’acquisition de jeunes entreprises enthousiastes mais dépourvues de produits et de marchés atteignaient des niveaux irrationnels même dans la logique du capitalisme ;
l’impossibilité d’une évaluation lucide, pragmatique et au cas par cas de la pertinence et des apports des nouvelles technologies, au profit du tout Internet.
Les inégalités engendrées par les illusions
Le jeunisme
Ces conséquences ont accru les difficultés et les inégalités d’accès aux technologies par le biais de trois travers. Le premier est le jeunisme. On entend partout dire, depuis longtemps et dès les années 60 avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, que les jeunes sont par nature compétents en technologies tandis que les vieux y sont inaptes par nature, les jeunes étant de plus compris, dans un sens restrictif, comme les 12-25 ans. J’ai réalisé, il y a quelques années, une étude pour la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse sur la question de l’accès des personnes âgées aux outils technologiques, Il en est ressorti que les jeunes ont certes des compétences superficielles supérieures et sont plus à l’aise avec les boutons mais que pour conduire réellement ces outils, utiliser un traitement de texte, négocier une connexion Internet ou effectuer des réparations, les compétences ou les difficultés sont égales dans les différentes tranches d’âge.
L’Option Informatique des Lycées, une option créée il y a quelques années pour le baccalauréat puis supprimée brutalement, de manière regrettable, montrait que les jeunes sont loin de faire tous preuve d’une aptitude naturelle à l’informatique. Tous les jeunes ne sont pas doués en informatique et ceux qui le sont ne le sont pas naturellement mais le deviennent grâce à un travail assidu. Inversement, lorsqu’on installe des ordinateurs dans un club de troisième âge, on trouve la même proportion de gens intéressés et de gens perdus que chez les jeunes, même si l’apprentissage est un peu plus lent en raison de l’âge, Le terme « révolution Internet » renvoie à un lexique politique et donne l’impression que cette révolution est réservée aux jeunes tandis que les vieux doivent être écartés, ce qui casse la transmission du savoir.
Le spontanéisme
Une autre erreur consiste à croire que les technologies ne s’apprennent pas et qu’elles n’utilisent que des dons naturels que l’on possède ou non, mais qu’on ne peut acquérir. Ce sont en général les hommes qui sont considérés comme naturellement doués, dans un discours d’exclusion des femmes. Les filles sont rares dans les classes d’informatique et les garçons se chargent en général de leur rappeler qu’elles ne sont pas douées, surtout si elles le sont. Il est donc inutile de chercher des catégories sociales nouvelles pour parler des technologies car les catégories traditionnelles fonctionnent parfaitement. En réalité les techniques s’apprennent, avec beaucoup de travail, car il n’y a pas de techniques sans travail.
L’illusion de la facilité d’accès
On s’imagine qu’il suffit de brancher une prise pour utiliser les nouvelles technologies. C’est ce qu’on entend notamment en fin d’année dans les publicités pour du matériel informatique qu’on trouve d’occasion à très bon prix en janvier. En effet, les gens qui l’achètent n’arrivent pas toujours à dépasser l’étape du démarrage à cause d’une difficulté et renoncent car le discours ambiant les convainc que l’échec est dû à leur incompétence. Sous l’influence du fantasme de la machine-partenaire et des espoirs entretenus depuis des décennies mais toujours repoussés, sur l’amélioration des interfaces, certaines personnes s’attendent à ce que la machine leur explique comme l’utiliser. Or une machine est par définition dénuée de toute intelligence humaine et de pédagogie, La présentation inventée par Macintosh, imitant le monde réel avec un bureau et une corbeille, ne favorise pas du tout l’apprentissage et n’apporte qu’une métaphore amusante pour ceux qui connaissent déjà l’informatique.
Au bout du compte, la conséquence la plus grave de ces illusions me semble être l’absence de prise en charge par le système scolaire de l’apprentissage des nouvelles technologies, sous prétexte que cela est inutile, alors que c’est un élément essentiel. Il est paradoxal d’avoir supprimé l’Option Informatique des Lycées, qui a été enseignée pendant cinq ans par un millier d’enseignants et offrait une matière très riche et originale sur le plan pédagogique, comprenant l’histoire de l’informatique et des aspects juridiques et techniques. Il en résulte que les jeunes sont renvoyés dans une situation d’ignorance dans un domaine qui exige un véritable apprentissage.
Nous souffrons aujourd’hui d’un déficit dans le domaine de l’accès à la culture et à la compétence technique nécessaires pour utiliser les nouvelles technologies. Il est étonnant de constater à quel point certaines procédures sont simples pour certains et complexes pour d’autres, indépendamment du niveau d’éducation, Trois exemples le prouvent :
. la programmation d’un magnétoscope, qui constitue un petit algorithme toujours mal expliqué par le mode d’emploi et que beaucoup de gens renoncent à utiliser ;
. la difficulté à comprendre la différence entre un « fichier » et un « dossier » qui peut paraître caricaturale mais dont je vous assure qu’elle est très répandue, même si je ne dispose d’aucune statistique ;
. les lacunes de base que j’ai constatées dans mon expérience de formateur de cadres à la cyberculture, notamment l’incapacité des deux tiers des stagiaires à réaliser manuellement, en suivant exactement des instructions claires et précises, un petit algorithme servant à multiplier par deux.
Ces lacunes sont souvent invisibles et inavouées car elles sont « psychologisées » et reliées à l’intelligence, au sexe ou à l’âge. Certains, au contraire, en tirent une forme de snobisme, en déclarant « moi, de toute façon, je n’y comprends rien ». Or on trouve des algorithmes partout, par exemple dans les systèmes de renseignement téléphoniques automatiques.
Mais ces lacunes sont indépendantes du niveau de formation, puisqu’elles existent même chez les scientifiques, et indépendantes également du niveau de responsabilité. Au contraire, plus on occupe une position hiérarchique élevée, plus on dispose de moyens de dissimuler son incompétence.
Ces lacunes ont pour origine la difficulté à adopter certains comportements et à exécuter certaines tâches :
admettre que les instructions doivent être suivies bêtement et renoncer à son imaginaire, ce qui est nécessaire dans l’informatique mais présente un aspect inhumain car notre capacité d’ajouter du sens à l’information que nous traitons est effectivement extraordinaire ;
suivre un chemin tout tracé parce qu’on apprend en général à faire le contraire et que la désobéissance est vue comme créative ;
repérer des différences de niveaux hiérarchiques, par exemple entre les fichiers et plusieurs niveaux de dossiers, ce dont le rangement de certains bureaux d.ordinateur montre la difficulté ;
isoler, parmi les démarches intellectuelles à notre disposition, la démarche exigée par l’informatique et nécessaire pour éviter de parler aux machines comme à des humains : la démarche logique ou informationnelle, qui est très particulière mais que nous possédons tous, au moins à l’état développable.
Depuis la Renaissance, nous avons appris progressivement à distinguer trois registres de communication : un registre expressif, un registre argumentatif et un registre informatique ou informationnel. Ce dernier registre correspond, sur le plan sociologique, à la faculté d’objectivation, c’est-à-dire de renonciation à la violence et de mise à distance de ses affects.
En conclusion, les illusions sur les nouvelles technologies aboutissent à deux conséquences majeures : d’une part une technophobie renforcée car les gens refusent une technologie dont ils ne savent pas se servir, d’autre part une sous-utilisation chronique des formidables possibilités techniques offertes par les équipements actuels. Un simple micro-ordinateur permet de calculer le modèle d’implosion d’une bombe atomique. Mais seulement 5 % environ des commandes d’un traitement de texte sont utilisées car il est souvent considéré comme une machine à écrire. Pendant longtemps, on utilisait ainsi la barre d’espacement et non la touche Tabulation pour marquer les débuts de paragraphes.
Chacune des trois sources d’inégalité appelle un traitement particulier :
Les facteurs structurels exigent une réduction des inégalités sociales ;
Les facteurs exogènes interdisent de céder aux tentations illusoires et utopistes ;
Les facteurs culturels demandent de réhabiliter la culture technique, pour améliorer la faculté d’objectivation et pour remettre la technique au service de l’homme.
Une approche humaniste exige un déplacement du regard vers les finalités et vers l’homme.
Mis en ligne le dimanche 11 janvier 2004
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