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Internet et développement humain

Traces de la conférence d’ouverture de Thierry Gaudin - Autrans 2004

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La conférence inaugurale des journées Internet d’Autrans 2004 (9 janvier 2004) devait donner de la profondeur au débat, permettre de prendre du recul et de la hauteur. Dans toutes ces directions, elle a tenu ses promesses !
Où il apparaît que pour construire la société "cognitive" de demain, il faut repartir en quête de valeurs et de territoires communs, veiller à ne pas dresser la protection de la propriété intellectuelle contre la liberté d’accès au savoir, et… être patient.

Il serait difficile de dresser un compte-rendu exhaustif de cette conférence. Alors, pour enrichir les quelques idées que vous trouverez exposées ci-dessous (et toute interprétation partiale ou partielle serait le fait de l’auteur du présent article), n’hésitez pas à vous reporter directement au site http://2100.org/odyssey.html (en anglais) [1].

Voici ce qui nous a semblé être des idées-force et questions centrales de l’exposé de Thierry Gaudin, chercheur-prospectiviste et président de Prospective 2100 :

  •  "Nous ne sommes pas dans une société de la connaissance, mais dans une société de la désinformation",
  •  il n’existe pas de société sans territoires communs et partagés ; dans la société qui se construit avec les nouvelles technologies, quels "communs" devons-nous promouvoir/élaborer ?
  •  la conquête de "communs" pose la question de la propriété intellectuelle, de la propriété des langages, des normes, des contenus,
  •  il faut être patient et savoir à quel moment on se trouve de l’évolution technique.

    "Nous ne sommes pas dans une société de la connaissance, mais dans une société de la désinformation"

    Tout d’abord, contrairement aux idées reçues, la mondialisation des échanges et des connaissances n’est pas un phénomène nouveau. Il y en eut une première, avec l’ouverture de la Route de la soie à travers l’Asie ; la seconde s’est opérée avec la Ligue hanséatique au XIIIe siècle, et poursuivie avec l’expansion des empires maritimes à la suite de Vasco de Gama et de Christophe Colomb.

    Ensuite, même si elles sont peu fréquentes, d’autres révolutions techniques ou technologiques se sont déjà produites en s’accompagnant de bouleversements économiques et sociaux. La dernière en date remonte au milieu du XIXe siècle, avec la révolution industrielle dont l’étape de transition se situe, en France, au moment des deux révolutions de 1848.

    Cependant, l’expansion de la "société" cognitive - la révolution qui nous occupe - a ceci de particulier qu’elle se produit dans une opacité croissante. Depuis 2002, par exemple, on ne peut plus compter précisément le nombre d’internautes dans le monde. Le comptage a d’ailleurs cessé [2]. Le développement des firewalls, répondant à l’essor des spams et des virus, empêche en effet de savoir combien d’internautes se trouvent derrière un pare-feu. Quant au dénombrement des sites Web, des e-mails, etc., le turn-over des sites, les redirections, les nouveaux outils Web (RSS…) et les spams ne simplifient pas la tâche…

    Par ailleurs, on constate que l’abondance des langages aujourd’hui disponibles ne sert pas à enrichir notre rapport à la réalité. Les ingénieurs et les "managers" enferment dans 400 mots une réalité qu’ils modèlent en fonction de leurs intérêts (quelques repères : notre vocabulaire de base tient en 600 mots, Balzac écrivait avec 4 000 mots, une langue en comporte 60 000 - il y a 6 700 langues dans le monde - l’univers technologique compte 6 millions de références).
    Résultat : la vision des acteurs et des décideurs est brouillée.

    Il n’existe pas de société sans territoires communs et partagés ; dans la société qui se construit avec les nouvelles technologies, quels "communs" devons-nous promouvoir/élaborer ?

    Dans les sociétés agraires, les communs étaient les pâtures agricoles.
    Dans les sociétés industrielles, c’était les infrastructures de transport.
    Dans la "société cognitive" en construction, sur quelles connaissances communes - et donc gratuites ? - travailler ?

    Vaste question, qui reste ouverte. Pour nous mettre l’eau à la bouche, Thierry Gaudin en propose déjà trois (en soulignant au passage que les normes juridiques, qualité, de fabrication, etc., sont aujourd’hui payantes… et obligatoires) :

  •  celles qui concernent la connaissance des animaux et des végétaux (dont les images satellites),
  •  les connaissances nécessaires aux soins (dont les images médicales),
  •  les résultats d’essais comparatifs (et objectifs) d’objets commercialisés, dans le droit fil de l’idée qui avait présidé à la création, après la révolution française, du Conservatoire National des Arts et Métiers.

    Modestement, nous sommes tentés d’y ajouter les contenus et créations artistiques et culturels.

    La conquête de "communs" pose la question de la propriété intellectuelle, de la propriété des langages, des normes, des contenus.

    En effet, à quoi cela sert-il d’avancer dans la connaissance si le cadre de ce développement repose sur une logique forte de protection de la propriété intellectuelle et sur une logique commerciale de "winner takes all" (le gagnant rafle la mise), c’est-à-dire sur une marchandisation des savoirs, des langages, des normes, etc. ?
    On ne peut que constater que nous sommes sur une mauvaise pente, et qu’une part importante des plus grandes fortunes mondiales provient aujourd’hui de brevets et de droits d’auteurs.
    Dans cette guerre économique autour de la possession de la connaissance (comme la terre constituait la richesse dans les sociétés agraires et le capital dans les sociétés industrielles), se situent les enjeux des logiciels et langages libres ; la bataille acharnée sur les brevets logiciels en est une illustration très actuelle.

    Il faut être patient et savoir à quel moment on se trouve de l’évolution technique.

    Thierry Gaudin, en précisant que la révolution digitale demandera deux siècles pour s’achever, invite à la patience.
    Un changement de processus technique s’accompagne tout d’abord d’une crise de jeunesse, qui bouleverse l’emploi et les relations sociales et, en même temps, de réponses "du terrain" qui cherchent (tels les Systèmes d’échanges locaux) à développer une sorte de capitalisme à taille humaine ; ensuite, d’une période de politiques publiques de grands travaux ; enfin, d’une période de libre essor et de création.

    Transposées au XIXe siècle, ces trois périodes se sont étirées de 1800 à 1848, de 1848 au second Empire (avec les Ateliers nationaux et l’éducation pour tous comme réponses à la crise de jeunesse), et jusqu’à la fin du siècle.

    Transposées à la révolution Internet, cela donne, selon, Thierry Gaudin, trois cycles de 40 ans chacun :

  •  de 1980 à 2020, Internet commence par rendre des petits services puis est confronté à une crise de jeunesse ; l’essor des logiciels libres est une de ces réponses "du terrain",
  •  de 2020 à 2060, les politiques volontaristes de grands travaux et d’Internet pour tous,
  •  de 2060 à 2100, la période d’épanouissement et de création.

    Souhaitons que l’on tienne le coup jusque là ;-) !


    [1] Et merci aux notes mises en ligne par Daniel Kaplan sur http://autrans.crao.net/index.php/I... !

    [2] Voir http://www.nua.com/surveys/how_many....

    Mis en ligne le mardi 20 janvier 2004



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