Sur le même sujet
Extraits d’un entretien avec Bernard Stiegler, philosophe et enseignant, mené en mai 2009 par Ivana Ballarini-Santonocito et Alexandre Serres pour la revue Médiadoc [1] de la FADBEN (Fédération des enseignants-documentalistes de l’Education Nationale) :
Question : Par rapport à l’informatique, pensez vous qu’il faut déconstruire, au sens théorique, soulever le capot des ordinateurs ? N’est-il pas important de mettre un peu d’opacité derrière ce qui apparaît transparent, évident aux élèves, comme le fonctionnement des moteurs de recherche, par exemple ? A travers le web 2.0 justement, on voit bien que des nouveaux enjeux apparaissent, non pas seulement économiques mais citoyens, politiques et sociaux. Comment voyez-vous le rôle des enseignants par rapport à ces questions-là ? L’école ne devrait-elle pas s’en emparer ?
Bernard Stiegler : Nous sommes ici dans le très court terme, car cela fait très peu de temps que tout cela existe. Nous n’arrivons pas à suivre, nous sommes en pleine explosion. Il faut être capable de prendre un peu de recul. Sur la question des moteurs de recherche, c’est une réalité qui pose des questions aux économistes, qui ne savent pas toujours les penser parce qu’ils rompent avec les modèles classiques. Les espaces du web 2 sont producteurs de ce que l’on appelle des externalités positives que l’économie elle-même ne sait pas penser. C’est un problème d’immaturité des savoirs théoriques face à ces objets extrêmement récents avec lesquels on est obligé de travailler un peu à l’aveugle. Il faudrait faire des cellules de veille théorique, nourrir des débats où les enseignants et les chercheurs pourraient se former en permanence, avec les difficultés et les risques du travail à chaud. Il faut développer des pratiques critiques, car il y a deux types de pratiques : soit on croit que Google est devenu le monde, sans distance critique, comme devant le JT, sans aucune conscience que tout cela est monté, dans le cas du JT par une rédaction, dans celui de Google par un algorithme et l’organisation qui l’exploite ; soit on en a une pratique critique et on se sert de l’instrument pour critiquer l’instrument lui-même, pour en avoir une pratique réflexive et analytique. On pourrait imaginer des exercices, il y a des choses à faire faire aux élèves : il faut faire des cours magistraux aussi bien que des exercices pratiques.
Question : Mais souvent les élèves pensent savoir faire et sont réticents aux cours magistraux…
Bernard Stiegler : Le cours magistral ne marche pas quand il est mauvais ou quand le savoir n’est plus crédible. Le cours doit apporter des réponses aux questions que les élèves se posent, sinon il y a décrochage. Ceci étant rappelé, c’est devenu difficile parce que si l’on a fonctionné pendant des décennies et même des siècles sur la base d’un enseignement qui était formé par la consolidation d’un savoir constitué, aujourd’hui la situation est très différente, les élèves entendent dans les médias des choses que l’on ne sait même pas comment qualifier sur le plan théorique, et ce parce que les savoirs technoscientifiques évoluent beaucoup plus vite que leur théorisation – un peu comme les pratiques des élèves qui évoluent plus vite que celles des éducateurs ! Si on fait cours comme si tout cela n’existait pas, les élèves n’écoutent même pas. Les enseignants doivent aussi faire cours sur leur « non savoir », sur ce qu’ils ne savent pas, ignorance magistrale qui ne doit pas devenir un sujet de panique mais un élément dynamique. Le professeur est là pour apporter la mémoire, la connaissance accumulée, la robustesse et la profondeur de temps des notions qui pensent ce qui fonctionne parfois depuis 4000 ans, comme l’indexation des tablettes d’argile mésopotamiennes, par exemple. J’ai souvent affaire à des étudiants qui en savent plus que moi sur certains points : c’est une chance pour moi et pour eux si cela nous donne l’occasion de penser ensemble. Il faut qu’il y ait des échanges intergénérationnels à travers des cours très coopératifs. Le professeur est là aussi pour prendre ce que les élèves lui apportent et les aider à le remettre en forme, ce que les élèves apprécient beaucoup.
Sur les technologies numériques, les jeunes en savent souvent plus que nous, cela fait partie de la structure même de ces technologies, il faut l’accepter et même s’en réjouir. Cela veut dire qu’il faut inventer une nouvelle dialectique au sens de Platon : quand l’élève se pose une question, cela nourrit le maître et le fait réfléchir. La dia-lectique, c’est très participatif : c’est la base même du dia-logue. Le cours doit intégrer cet espace dia-logique. A l’époque où les technologies du web 2 et du collaboratif se développent, il faut en tenir le plus grand compte. […] Si j’étais professeur de collège, j’essaierais de créer un réseau social de ma classe, par exemple. Pour cela il faudrait créer des cours spécialisés, mais qu’il faudrait d’abord dispenser aux enseignants eux-mêmes.
Source : www.fadben.asso.fr/spip.php ?article78.
[1] N°2, avril 2009, présentation sur www.fadben.asso.fr/spip.php ?article77.
Mis en ligne le mercredi 10 juin 2009
- 9 au 11 juillet 2008 à Brest : 3ème Forum des Usages Coopératifs
- Mettez de la participation dans votre moteur !
- Du 15 février au 1er avril 2007 : participez à la grande consultation des internautes
- Dokuwiki : un wiki pour rédiger des documents élaborés
- « Community manager » : ça recrute ?