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Alex Türk : “Le plus grand danger ce n’est pas Edvige, c’est le traçage des personnes"


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La mobilisation contre le fichier de police Edvige (150 000 signatures recueillies par une campagne Internet spontanée) a mis le projecteur sur la protection de la vie privée. Comment éviter que dans un futur proche, votre employeur ne vous dise autour d’un café, le lundi matin au bureau : "Que faisiez-vous samedi dans cette réunion contre les OGM ? Vous savez bien que c’est contraire aux intérêts de notre entreprise !" ?
Pour Alex Türk, président de la CNIL, interrogé cette semaine dans le magazine Télérama, la plus grande et insidieuse menace sur la vie privée n’est pas Edvige.

Edvige a permis au débat de déborder d’Internet. Sans attendre Edvige, cette question préoccupait déjà les animateurs des lieux d’accès à Internet, dont le rôle n’est pas seulement technique, mais consiste également à initier les jeunes et le grand public aux bonnes pratiques des nouvelles technologies (voir l’article Veut-on sacrifier sa vie privée sur l’autel de la gratuité ? sur www.injep.fr).

Dans le magazine Télérama de cette semaine, Alex Türk, sénateur et président de la CNIL (Commission nationale informatique et libertés), prend longuement la parole pour expliquer que si le fichier Edvige a été médiatisé, d’autres menaces moins connues et plus lourdes pèsent actuellement sur la protection de la vie privée, provenant du secteur public comme du secteur privé.

Voici quelques extraits de son interview :

"Moins médiatisé qu’Edvige, un autre fichier de police nous inquiète, en revanche, infiniment plus : il s’agit du Stic (Système de traitement des infractions constatées), sur lequel nous allons sortir un rapport en fin d’année.

Qu’est-ce que le fichier Stic ?

C’est un très grand fichier, dans lequel vous avez aujourd’hui plus de vingt millions d’informations répertoriées, dont plusieurs millions de noms. Cet outil, qui dépend du ministère de l’Intérieur, nous cause beaucoup d’inquiétudes ; il est bien plus puissant qu’Edvige. Il contient tous les noms des personnes qui, dans un délit, un crime ou une contravention de 5e classe [la catégorie la plus élevée dans l’échelle des contraventions, NDLR], ont été mises en cause. Un exemple : une personne est impliquée dans une procédure pénale, mais il s’avère que le juge prononce une relaxe. Il appartient alors au procureur de se brancher aussitôt sur le Stic pour faire corriger et enlever les références de la personne relaxée. Mais comme les procureurs sont souvent débordés de travail, ils ne le font pas toujours. Du coup, vous avez toute une série de nos concitoyens qui sont dans le fichier Stic alors qu’ils ne devraient pas y être. Si un demandeur d’emploi postule pour un emploi dans la sécurité - dans un aéroport, par exemple -, une procédure doit permettre de vérifier s’il figure dans le Stic. S’il y est inscrit, il ne pourra pas être embauché… Et comme de nombreuses personnes sont encore dans le Stic de manière injustifiée, elles sont écartées d’office.

Quels sont les sujets qui vous préoccupent « mille fois plus qu’Edvige », comme vous dites ?

Le plus grand danger, c’est le traçage des personnes. Par le téléphone portable, par la carte bancaire, par les pass de transport. Le traçage, aussi, par la vidéosurveillance, la géolocalisation des personnes et des biens, les systèmes biométriques… Voilà, de loin, l’actualité la plus préoccupante aujourd’hui pour la Cnil. Nous sommes en train de glisser, dans le silence, et probablement dans l’inconscience, vers un mode de civilisation numérique de plus en plus dangereux. Progressivement, les Français s’habituent à être géolocalisés, filmés par les caméras de surveillance, soumis à des systèmes biométriques [identification via les empreintes digitales ou l’iris de l’oeil, par exemple, NDLR]. Je reprends souvent la métaphore de la grenouille : si vous jetez une grenouille dans un bocal d’eau bouillante, elle va jaillir hors de l’eau, dans un effort désespéré.
En revanche, si vous mettez une grenouille dans un bocal d’eau bien fraîche et que vous montez la température d’un dixième de degré toutes les semaines, elle va finir par mijoter tranquillement. C’est exactement ce qui se passe. Aujourd’hui, soit les Français ne sont pas conscients d’être tracés et ils continuent comme si de rien était, soit ils le savent et ils s’en fichent !

[…]

La pédagogie, certes indispensable, ne suffit pas… Bien sûr. Il faut juguler, encadrer autant que faire se peut. C’est notre travail, au sein du regroupement des vingt-sept Cnil européennes [Alex Türk en est actuellement le président, NDLR]. Notre combat est de convaincre les sociétés qui développent les réseaux sociaux de respecter un certain nombre de règles. Nous avançons à peu près du même pas en Europe, car la protection des données personnelles est considérée par nos voisins comme un élément fondamental de leurs libertés, un attribut de la personnalité. Mais un hiatus considérable existe entre l’Europe et les Etats-Unis, où les données personnelles sont regardées comme un bien marchand. L’Amérique a une conception beaucoup plus laxiste qui représente un danger mortel pour l’avenir.

Quel est l’enjeu principal de cette bataille ?

A notre naissance, nous sommes, chacun, dotés d’un capital comprenant notre intimité, notre identité, c’est-à-dire les données propres à notre personne. Ce capital, qui appartient à notre sphère de libertés individuelles fondamentales, est fragile. Si on le mutile, il ne se reconstituera pas facilement. Si on accepte de le laisser grignoter par les moteurs de recherche, par les réseaux sociaux, par le traçage dans le temps et l’espace, par les fichiers de police, etc., c’est un homme différent, infiniment moins libre, qui surgira du paysage. Dans la nouvelle société numérique qui se prépare, ce combat pour nos libertés me paraît aussi essentiel que la lutte pour la protection de l’environnement. Ce sont deux batailles parallèles.
A l’horizon 2015, il sera même impossible de voir à l’oeil nu la technologie présente dans un objet : des nanoparticules, indécelables au microscope, pourront être éveillées à distance et pourront permettre de communiquer. Si un tel système se développe, un groupe d’individus, une entreprise ou un Etat, en répandant des particules sur un territoire quelconque, aura la capacité de voir ce qui se passe dans un autre pays, dans l’habitation de quelqu’un, etc. A distance, sans qu’il y ait la moindre possibilité de se défendre, de se justifier. C’est totalement inacceptable, bien sûr. Si nous ne sommes pas capables, aujourd’hui, de traiter les problèmes qui se posent déjà, imaginez un peu ce que cela va donner, après-demain, avec le développement des nanotechnologies ! ."

NB : les caractères gras sont de GénérationCyb.

A lire en intégralité sur www.telerama.fr.


Mis en ligne le jeudi 18 septembre 2008



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